Le lin de La Mitis, matériau du futur?

Le lin de La Mitis, matériau du futur?

L'auteur est journaliste de l'Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada
1 juillet 2021 par 

Hugues Groleau


À Saint-Joseph-de-Lepage, derrière le Centre de formation en mécanique agricole et sa rangée de moissonneuses-batteuses, se trouve un conteneur anonyme. Son contenu est pourtant hors du commun : en effet, on y trouve une mini-usine pour traiter le lin et en extraire une fibre brunâtre, semblable à un coton grossier, et dotée d’une résistance hors du commun. Il s’agit d’une première étape avant l’établissement d’une plus grosse usine, qui pourrait ravitailler des clients industriels.

Ces installations n’en ont pas l’air, mais elles coûtent une petite fortune : les machines ont été fabriquées sur mesure pour le Conseil national de recherches du Canada (CNRC), mais le chercheur de cet établissement qui s’intéressait au lin a pris sa retraite et n’avait pas de relève. Innolin – la coopérative de producteurs qui a pour but de développer la filière du lin dans la MRC de La Mitis – a donc sauté sur l’aubaine et les a louées. Autre coup de chance, elles rentrent pile poil dans le conteneur, ce qui diminue considérablement les frais d’opération.

« On a même démonté et remonté l’aspirateur à poussière du chercheur du CNRC. En fait, on est mieux installés que lui l’était, puisqu’il nous a donné des conseils suite à son expérience avec les machines », s’exclame l’agronome Hugues Groleau, président de la firme Écosphère qui agit à titre de consultant externe pour la MRC de La Mitis et pour Innolin.

Des procédés très simples

Au fil des ans, une dizaine de producteurs agricoles de La Mitis ont inclus le lin dans leur rotation de cultures. En septembre, la plante est fauchée et la graine est vendue à de gros acheteurs conventionnels, qui la destinent à l’alimentation humaine. Quant à la paille, elle est placée en andains et subit un processus de rouissage : en présence d’humidité, des bactéries commencent à la décomposer, ce qui permet de libérer la tige fibreuse de son écorce. « C’est une pourriture contrôlée », image M. Groleau.

Le rouissage prend une à trois semaines selon les conditions météorologiques. Puis le lin est séché est mis en balles. « On utilise seulement des équipements conventionnels : faucheuse, batteuse, presse à balles rondes ordinaire », précise le président d’Écosphère. Les producteurs n’ont donc pas besoin de faire des lourds investissements pour faire fonctionner l’usine.

À l’intérieur du conteneur, le lin séché passe d’abord par une première machine où des rouleaux striés de différents diamètres viennent appliquer des coups sur la paille afin de défaire la fibre. Puis celle-ci est secouée sur un tapis muni de clous. L’enveloppe extérieure se défait en petites particules qu’on appelle des anas, qui peuvent être utilisées pour faire de la litière pour les animaux ou des bûches compressées pour le chauffage.

La fibre n’est pas tout à fait prête au sortir de ce premier appareil. C’est pourquoi on la passe dans une cardeuse, où des rouleaux cloutés viennent enlever les anas restants. À la fin, on obtient de petites boules brunes de lin, qui représentent environ 20 % du volume de la paille qui est entrée dans l’usine. Elles sont ensachées et envoyées comme échantillons à des centres de recherche.

Des applications en pagaille

Fortement résistante, la fibre de lin pourrait avoir de nombreuses applications industrielles. On pourrait par exemple l’utiliser pour remplacer des fibres synthétiques dans des tapis ou pour faire des barquettes biodégradables pour les légumes.

« Un centre de recherche veut faire des tapis de croissance pour les micropousses : tu mets tes graines à germer dessus, tu livres ça aux clients, et une fois les micropousses récoltées, ils jettent le tapis dans le compost », détaille Mélanie Raymond, qui est chargée de projet pour Écosphère. De plus, étant donné que le lin était utilisé auparavant pour isoler les maisons à la manière de la laine minérale, on pourrait lui trouver des débouchés en écoconstruction, explique-t-elle.

En injectant une résine autour des fibres de lin, on peut également créer des matériaux très résistants. Le cégep de Saint-Jérôme mène des essais en collaboration avec Innolin pour remplacer la fibre de verre utilisée pour faire des bains, qui a le vilain défaut de ne pas être recyclable, par un composé de ce type. Aux Pays-Bas, des étudiants de l’Université de technologie d’Eindhoven ont même conçu une voiture compostable avec un bioplastique à base de lin.

Les résidus du lin (les anas) pourraient aussi être transformés : ainsi, Innofibre, un centre collégial de transfert de technologie affilié au Cégep de Trois-Rivières, a reçu l’an dernier une subvention pour développer des produits de santé, des cosmétiques ou des produits ménagers à base de résidus de chanvre et de lin.

Peut-être une grosse usine, un jour…

Si ces recherches portent fruit et que la demande en lin augmente, Innolin pourrait passer à l’étape suivante et construire une « vraie » usine pour extraire la fibre. Écosphère a déjà fait tous les calculs concernant la rentabilité, et a aussi confirmé grâce à des tests que le lin se conservait très bien en balles plusieurs années après la récolte, comme le foin – ce qui permettrait d’alimenter l’usine douze mois par année.

Difficile toutefois d’annoncer un échéancier, puisqu’Innolin est tributaire des avancées scientifiques de ses clients. Si tout cela finit par se concrétiser, il sera important de s’appuyer sur des bases solides, prévient Hugues Groleau : « Des sièges sont prévus sur le conseil d’administration d’Innolin pour les transformateurs. L’idée, c’est que producteurs et transformateurs soient partenaires dans la même compagnie pour qu’on ait une filière approvisionnée et des acheteurs constants. » Déjà, la coopérative Purdell est présente sur le CA.

Si l’usine de lin finit par voir le jour, on verra davantage de petites fleurs bleues dans les champs de l’est du Bas-Saint-Laurent : il est prévu qu’elle s’approvisionne à 100 kilomètres à la ronde maximum. Il ne s’agirait pas d’une nouveauté, mais bien d’une renaissance : le lin était largement cultivé dans la région après-guerre, avant que l’apparition des textiles synthétiques le fasse tomber en désuétude.

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