Grands Jardins du 733 : l’agriculture communautaire prend une autre envergure

Grands Jardins du 733 : l’agriculture communautaire prend une autre envergure

L'auteur est journaliste de l'Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada
8 juillet 2021 par 

Photo: le jardin de patates de Saint-Jean-de-Cherbourg.


En Matanie, quatre municipalités ont décidé de s’allier pour mettre sur pied un projet original d’autonomie alimentaire : les Grands Jardins du 733, référence à l’indicatif téléphonique partagé par Saint-Adelme, Saint-Jean-de-Cherbourg, Sainte-Félicité et Grosses-Roches.

L’objectif est de fournir des légumes aux familles à faible revenu et aux personnes âgées de ces villages, mais aussi de faire un peu de vente dans la région. À terme, c’est une véritable entreprise agricole communautaire qui devrait se mettre en place dans ces villages.

Le besoin est grand dans cette zone du Bas-Saint-Laurent, qui est un désert alimentaire : « Ici, il n’y a plus de cultures à part du foin ou de l’avoine, et les gens vont à Matane pour s’alimenter », constate Victorienne Gagné, qui est présidente du comité de développement de Saint-Jean-de-Cherbourg et des Grands Jardins. Étant donnée la faible population (3000 habitants répartis entre quatre localités), difficile pour un producteur maraicher d’être rentable dans le coin… C’est pourquoi l’idée d’un projet communautaire s’est imposée.

Les Grands Jardins sont éparpillés entre trois lots, situés à Saint-Jean-de-Cherbourg, Grosses-Roches et Sainte-Félicité. Deux personnes sont employées pour s’occuper de ces terres – « On avait visé quatre, mais c’est très difficile de trouver des étudiants », explique Mme Gagné – et des bénévoles viendront donner un coup de main ponctuellement. À Saint-Adelme, on fera de la transformation et de l’ensachage avant de distribuer les récoltes à ceux qui en ont besoin, et de vendre les surplus.

Un modèle déjà éprouvé à Saint-Jean-de-Cherbourg

Les Grands Jardins du 733 ont un exemple sur lequel s’appuyer : cela fait sept ans qu’une culture communautaire de pommes de terre est organisée à Saint-Jean-de-Cherbourg. « Au début on avait un potager, mais on n’était pas capables d’intéresser les hommes, se souvient Victorienne Gagné. Quand on a commencé les patates, ils sont venus nous aider, car ils ont beaucoup de tracteurs et de machinerie! »

Le « jardin de patates » est à l’extérieur du village, sur une terre en location. L’an dernier, il a permis de remplir 136 poches de 50 livres. Chaque bénévole en a reçu cinq, et le reste a été vendu pour couvrir les dépenses de cette année.

En rejoignant les Grands Jardins du 733, ce champ va diversifier sa production : des carottes, des navets, des betteraves et des haricots vont y pousser, explique Marie-Claude Poitras, qui est une des deux personnes employées cet été. « On va installer une pompe et un système de goutte-à-goutte pour irriguer », dit-elle en pointant le lac en contrebas.

Dans les autres villages, où cet historique de culture n’existe pas, la terre est moins prête à accueillir des légumes, et il va donc falloir la travailler un peu. À Grosses-Roches, des courges ont été mises en terre ainsi qu’un engrais vert, c’est-à-dire des plantes qui vont couvrir le sol puis l’enrichir en se décomposant. À Sainte-Félicité, un nouveau lot a été aménagé et accueille des carottes et des betteraves. Cette année servira donc surtout à prendre de l’expérience.

Dans cette zone montagneuse au climat rigoureux et aux sols pauvres, les légumes-racines ont toujours fait partie de l’alimentation de la population, raison pour laquelle ils occupent une place de choix dans les Grands Jardins du 733. « Ce sont des cultures qui n’ont pas besoin de beaucoup d’intrants », ajoute l’agronome Véronique Gagné, qui est chargée de projet en agriculture urbaine pour la MRC de La Matanie. La production des Grands Jardins sera donc 100 % écologique.

Renverser l’histoire

Victorienne Gagné le clame haut et fort : l’objectif est de produire de plus en plus chaque année. On pourra ainsi aider les différents organismes du territoire, mais aussi augmenter les ventes dans les commerces locaux, voire un peu plus loin, afin de créer quelques emplois dans la région et stopper l’exode des jeunes. « Si deux travailleurs de chaque municipalité pouvaient rester chez eux pour gagner leur vie, je serais vraiment fière de ça. »

Il s’agirait d’une revanche sur l’histoire : non loin de là, le village de Saint-Thomas-de-Cherbourg a été fermé il y a un demi-siècle, et les terres agricoles défrichées de peine et de misère par les colons ont été reboisées.

Très impliquée dans sa communauté (elle a notamment participé à la mise en place de « chiffonnières », le nom local des friperies), Mme Gagné peut en tout cas mesurer le chemin parcouru dans la dernière décennie : lorsqu’elle a voulu démarrer un potager communautaire à Saint-Jean-de-Cherbourg, elle s’est frottée à un refus de la communauté et a donc décidé d’héberger ce jardin sur sa propriété pendant deux ans. Suite au succès de cette initiative, les Jardins du bonheur ont été déplacés au centre du village en 2013.

Aujourd’hui, toutes les municipalités veulent accueillir des projets d’agriculture urbaine et sont prêtes à mettre l’épaule à la roue. Les Grands Jardins du 733 ont réussi à collecter environ 200 000 $ de subventions pour opérer pendant trois ans et ce matin, les députés Pascal Bérubé et Kristina Michaud étaient présents pour une inauguration en grande pompe. Ce qui paraissait impossible il y a dix ans est aujourd’hui réalité, alors qui sait à quoi ressembleront ces jardins dans quelques années?

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