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VOL XXVII No 1, septembre-octobre 2021 Suzanne Tremblay

Doit-on vraiment parler de pénurie de main-d’œuvre?

Doit-on vraiment parler de pénurie de main-d’œuvre?

L'auteur est journaliste de l'Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada
14 juillet 2021 par 


Depuis plusieurs années, l’expression « pénurie de main-d’œuvre » est sur les lèvres de tous les entrepreneurs du Québec, et reprise par tous les médias. Cela est encore plus vrai cette année, à tel point que la réalité de ce phénomène n’est presque jamais remise en cause. Certaines voix tentent toutefois d’apporter des nuances, pour faire contrepoids au discours patronal.

C’est par exemple le cas de l’économiste Ianik Marcil, qui s’est exprimé à ce sujet sur sa page Facebook lundi soir : selon lui, à part pour certains corps de métier comme les soudeurs, il n’y a pas de pénurie de main-d’œuvre au Québec.

« Il y a présentement près de 300 000 personnes au chômage au Québec », écrit M. Marcil. « Si ces personnes ne trouvent pas de boulot, vous savez pourquoi? Parce que les emplois que vous n’êtes pas capables de combler sont des emplois de m*rde. Vous manquez de plongeurs au salaire minimum dans la sueur de la cuisine? Duh, qui veut occuper cet emploi, vous pensez? Payez votre monde dignement, les CV vont tomber comme la pluie en pleine mousson. Et si votre business n’est pas rentable sans payer votre monde convenablement, c’est qu’elle ne devrait pas exister, point. »

Le Conseil du patronat fait état de 181 030 postes vacants au Québec. Pourtant, avec un taux de chômage de 6,3 %, la province est loin du taux de plein emploi, fixé par l’Organisation internationale du travail à 5 %.

Tous les salaires n’ont pas encore grimpé

Du côté du ministère du Travail, on considère qu’il y a pénurie de main-d’œuvre lorsque plusieurs conditions sont réunies, notamment une forte croissance de l’emploi, un très faible taux de chômage, une croissance importante des salaires, la présence de postes vacants de longue durée et une absence ou une insuffisance de relève. Si un ou plusieurs de ces critères manquent, on parle plutôt de rareté de main-d’œuvre.

Or, une recherche rapide permet de constater que de nombreux emplois proposés au Bas-Saint-Laurent sont au salaire minimum (13,50 $ de l’heure). Le critère « croissance importante des salaires » n’est donc pas rempli pour plusieurs entreprises. Par conséquent, il semble exagéré de parler de pénurie de main-d’œuvre, du moins de manière généralisée.

Cela ne veut pas dire que les problèmes de recrutement n’existent pas, loin de là. Mais le conseiller syndical à la CSN Éric Dubois ne s’appesantit pas sur les problèmes des patrons, y voyant plutôt un juste retour du balancier : « Ils nous servent la loi de l’offre et de la demande à tout vent, ils se sont servis de toutes les crises possibles pour diminuer nos conditions de travail. Alors pour une fois que certains secteurs sont en demande et que ça profite aux travailleurs, il faudrait que ce ne soit plus possible? C’est ridicule. »

M. Dubois rejoint l’analyse de Ianik Marcil : les employeurs qui offrent de meilleures conditions de travail et des possibilités d’avancement au sein de leur entreprise parviennent mieux à recruter. Ainsi, le Groupe Lebel offre un bonus d’embauche de 1000 $ et rembourse jusqu’à 2500 $ les frais de déménagement de ses nouveaux employés. Autre exemple relié à la forêt : un projet pilote a été mis en place l’an dernier pour attirer et retenir davantage de travailleurs forestiers en soignant leurs conditions de travail, et le succès a été immédiat.

« On le voit en négociations actuellement : les employeurs cherchent des éléments attractifs, surtout au niveau des salaires, témoigne le syndicaliste. Depuis neuf ans je négocie autour de 2% d’augmentation annuelle, la tendance actuelle va vers 3 %. »

La nécessité de planifier l’avenir

Bien sûr, cette situation n’avantage pas les petites entreprises, qui sont limitées dans les salaires qu’elles peuvent offrir. Le secteur touristique, qui offre des emplois saisonniers, est le premier touché. « Ça va être un problème, reconnait Éric Dubois. Il va falloir voir comment, au niveau régional, on fait pour assurer un bassin de main-d’œuvre disponible. » Les travailleurs vont toujours préférer améliorer leur sort en occupant un emploi annuel quand c’est possible plutôt qu’être au chômage une partie de l’année, soutient-il.

Augmenter les conditions de travail a toutefois ses limites et ne suffira pas à contrer la rareté de main-d’œuvre : il existe au Québec un réel problème démographique, en l’occurrence le vieillissement de la population. Il va donc être nécessaire de planifier les besoins en main-d’œuvre pour le futur, pense Éric Dubois, surtout si le Québec veut augmenter son autonomie alimentaire. Cela passe par davantage d’immigration et de formation selon lui, mais aussi de services comme des garderies pour attirer les familles en région.

Mais puisque le système capitaliste vise avant tout le profit à court terme, de nombreux patrons n’ont pas entretenu de « culture de relève et de durabilité », ajoute-t-il. La crise actuelle permettra-t-elle de changer les mentalités? Pour l’instant, la discussion porte souvent sur l’impact négatif qu’aurait la Prestation canadienne d’urgence (PCU) et autres programmes fédéraux subséquents sur l’emploi des jeunes, bien que ceux-ci représentent moins que le salaire minium à 40 heures par semaine.

Le Conseil du patronat semble en tout cas partager certains constats d’Éric Dubois : dans une lettre à La Presse où il énonce dix solutions à la « pénurie » de main-d’œuvre, le président Karl Blackburn parle de « miser sur l’entreprise comme lieu de formation », « attirer et retenir les travailleurs expérimentés », reconnaître les diplômes et expériences acquis hors Québec par des immigrants, et « ajuster les seuils d’immigration aux besoins de main-d’œuvre ».

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