À Sainte-Anne-des-Monts, la crainte d’« habiter sur le trottoir »

À Sainte-Anne-des-Monts, la crainte d’« habiter sur le trottoir »

L'auteur est journaliste de l'Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada
9 juin 2021 par 


Mireille Landry est désemparée : elle veut un nouveau logement au plus vite, mais à Sainte-Anne-des-Monts, c’est mission impossible. « Je cherche depuis novembre et il n’y a rien. Quand il y a quelque chose, c’est trop cher. Par exemple, la semaine dernière j’ai appelé pour un trois et demi : 800$! La dame a justifié ce prix en disant que c’est meublé. »

Mme Landry n’a pas un gros revenu : « Je ne travaille pas à cause de la Covid. Mon chômage finit en septembre. Après ça, je n’ai rien devant moi, je vais probablement être obligée de me mettre sur l’aide sociale. » Malgré cette situation, à 41 ans sans enfant, difficile pour elle d’accéder à un logement dans un HLM, puisque les familles avec enfants et les plus de 50 ans sont prioritaires. « Je suis 100 % d’accord d’aider les familles, mais je ne mérite pas d’habiter sur le trottoir parce que je n’ai pas d’enfant », se désole-t-elle.

« Je suis dans une spirale où il n’y a rien qui marche, poursuit-elle. À Cap-Chat je suis sur une liste d’attente [pour une place en HLM], ils vont peut-être m’appeler dans sept ou huit mois… » Mais elle ne peut attendre jusque là : le bail de la maison qu’elle loue court jusqu’à fin septembre. La relation avec son propriétaire n’étant pas des meilleures, elle aimerait partir avant.

La rançon de la gloire

Le maire de Sainte-Anne-des-Monts, Simon Deschênes, le confirme : le marché locatif de sa ville est saturé. La MRC de Haute-Gaspésie a connu un solde migratoire positif en 2020, ce qui est inhabituel : il faut remonter au début du millénaire pour trouver trace d’un événement similaire. « Depuis 16 ou 17 ans, on gérait de la décroissance, rappelle M. Deschênes. On n’avait jamais vu de problème de logement… »

La pandémie de Covid-19 est passée par là : les grands espaces de la Gaspésie sont redevenus attractifs, le télétravail y a rendu la vie possible pour bien des urbains. Une bonne chose pour la vitalité de la région, mais pour les moins nantis et les étudiants du centre de formation professionnelle, se loger devient un véritable casse-tête.

La crise sanitaire a eu d’autres effets collatéraux, remarque le maire. Le prix des matériaux ayant grimpé en flèche, deux projets d’immeubles (de six et huit logements) ont été repoussés à plus tard par leurs promoteurs respectifs. Et en cette période où la Gaspésie a la cote auprès des touristes québécois, certains propriétaires préfèrent louer à des touristes à la semaine qu’à des locaux.

La Ville de Sainte-Anne-des-Monts a réagi en adoptant un règlement il y a deux mois : plus aucun changement de zonage ne sera accordé pour offrir une maison en location aux touristes hors d’un certain périmètre. Mais sitôt ce problème réglé, un autre semblable arrive, lié cette fois-ci à la pénurie de main-d’œuvre : « Au moment où je vous parle, à l’hôpital de Sainte-Anne-des-Monts, il y a 42 employés venant d’agences privés, explique Simon Deschênes. Les propriétaires préfèrent louer à la semaine au CISSS de la Gaspésie que de louer à une famille pendant un an. »

Un problème qui touche toute la Gaspésie

Une étude du Centre d’initiation à la recherche et d’aide au développement durable (CIRADD) de mars 2021 dresse un constat accablant : dans quatre municipalités gaspésiennes sur cinq, le taux d’inoccupation pour les appartements et les maisons en rangée est de 0 %. Suite à ce rapport, les préfets des cinq MRC ont décidé de passer à l’action : ils vont puiser un million de dollars dans le Fonds région et ruralité du ministère des Affaires municipales. Chaque MRC recevra 200 000 $ qu’elle pourra utiliser pour donner des incitatifs (aides financières ou congés de taxes) afin de construire de nouveaux logements.

La Ville de Sainte-Anne-des-Monts ne chôme pas non plus. Elle a mandaté une firme pour dresser un portrait précis des besoins en logements sur son territoire. Suite à cette étude, un plan d’action pourra être rédigé afin de remédier à la situation, mais cela risque de prendre bien du temps… Que fait-on aujourd’hui pour les personnes qui cherchent un toit? « Je ne veux pas me défiler, répond le maire. Est-ce que tout ça va être prêt pour le 1er juillet prochain? La réponse est non. Mais je ne peux pas inventer de logements avec une baguette magique. »

Mireille Landry regrette que malgré ses beaux projets, la Ville ne semble pas comprendre l’urgence dans laquelle elle se trouve. Elle commence à envisager d’aller vivre ailleurs, ce qui sera difficile car elle n’a pas de voiture, et seulement temporaire car elle ne s’imagine pas loin de Sainte-Anne-des-Monts : « Je ne veux pas m’en aller. Ma famille, mes amis, ma vie sont ici. »

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