Planter des choux, Tirelou

Planter des choux, Tirelou

7 juin 2021 par 

Pour éviter d’être scotchée bêtement devant son écran en attente d’un « meilleur temps », rien de mieux que la fréquentation de vieux qui aiment réfléchir, Montaigne1 par exemple, qui ne croyait pas à la sagesse intérieure, mais à la sagesse agissante et souhaitait que la mort le trouve occupé à planter ses choux. Voilà qui rappelle cette chanson de Félix Leclerc où un homme, « affligé d’une grande peine », désespéré et suicidaire, est invité à planter des choux. Félix avait peut-être lu Montaigne. L’auteur des Essais a eu le bonheur d’avoir pour ami La Boétie, auteur à 18 ans du Discours de la servitude volontaire, dont la lecture devrait être obligatoire au cégep. Il y aurait là un excellent prétexte pour discuter de liberté agissante et s’intéresser aux effets délétères du ressentiment, ce tyran intérieur qui semble actuellement faire dérailler une frange de la population.

LES TROLLS OU LE POUVOIR DES TERMITES

À peu près toutes les personnalités publiques ont eu à subir les propos haineux de trolls. Ces invectives ont provoqué la démission d’élus municipaux, d’autres renoncent à demander un renouvellement de mandat. Cette violence gangrène les canaux de communication des élus avec l’ensemble de la population. « Le plaisir de l’un, c’est d’voir l’autre se casser l’cou », chantait encore Félix. Il faut avoir bien peu de prise sur sa propre vie pour tirer plaisir de menaces et d’insultes proférées parce qu’une tenue vestimentaire déplaît ou que le service de collecte des ordures est modifié. Chaque troll est peut-être un être qui souffre, mais lorsque cette souffrance devient violence envers autrui, elle contamine la vie sociale aussi sûrement qu’un virus. Un rejet automatique des messages présentant plus de deux fautes de français éliminerait probablement une bonne partie du problème…

LES BATTEURS DE FEMME : DES MÂLES « ATTARDÉS »?

Huit féminicides en huit semaines au Québec. Au palais de justice de Montréal, 4 000 causes de violence conjugale par année. Statistiques canadiennes : une femme assassinée tous les deux jours et demi, 200 000 femmes subissent chaque année des traumatismes crâniens et une femme sur trois est victime de violence « conjugale » au cours de sa vie. Pourquoi les femmes ne quittent-elles pas les hommes violents? Le besoin maladif de contrôler l’autre est d’abord insidieux; lorsque la femme songe à mettre fin à la relation, c’est alors que la situation devient dangereuse. Les « ne me quitte pas » deviennent des menaces.

L’image du mâle dominant, fort et sans failles, sévit encore aujourd’hui comme gage de virilité, hélas. Pendant des siècles, on a valorisé la violence masculine parce que c’était utile pour faire la guerre et recruter de la chair à canon. Naître homme venait avec certains privilèges, dont celui de battre femme et enfants. Le père accaparait légalement tout le pouvoir parental et, il n’y a pas si longtemps, la violence familiale était considérée comme une affaire privée. Papa a raison régnait en maître dans son foyer. Certains hommes ne se remettent pas de ne plus incarner cette « autorité mâle naturelle », mais d’autres n’en peuvent plus de la masculinité toxique. Gifler sa blonde à cause d’une inaptitude émotionnelle doublée d’une déficience de vocabulaire se soigne peut-être, mais frapper une femme à coups de pied, à coups de poing, jusqu’à la tuer parfois, c’est autre chose. Toute la société doit se liguer contre la violence envers les femmes; il faut cesser de croire que « le vent l’emportera ». On ne peut pas se contenter d’agrandir les maisons d’hébergement, car être obligée de se cacher pour être en sécurité est une aberration. Mais en attendant que les choses changent, que faire des hommes violents? Les stériliser afin d’éviter qu’ils ne se reproduisent?

Planter des choux serait peut-être une solution. On ne tire pas sur une plante pour qu’elle pousse et rien ne sert de péter sa coche si le mauvais temps s’installe. « Qui soigne son jardin soigne son âme », croit Sue Stuart-Smith2, une psychiatre et psychanalyste que ne renierait pas le vieux Voltaire. L’hébergement à la ferme pourrait être la première étape d’une thérapie en profondeur et une mesure d’éloignement efficace. Mettre les mains à la terre pour réapprendre la vie : folle utopie? Est-ce vraiment plus fou, Tirelou, que de penser endiguer la violence conjugale par la violence carcérale ou par de simples ordonnances de la Cour?

1. Pour une première idylle : le Dictionnaire amoureux de Montaigne d’André Comte-Sponville, Paris, Plon, 2020.

2. Dans son ouvrage : L’Équilibre du jardinier, Paris, Albin Michel, 2021.

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