« Ça va être de la job » : la Ferme de la Dérive teste une culture de blé

« Ça va être de la job » : la Ferme de la Dérive teste une culture de blé

L'auteur est journaliste de l'Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada
18 juin 2021 par 


Cultiver du blé et le récolter selon des méthodes ancestrales, à la main : c’est le défi que s’est donné la Ferme de la Dérive cet été. L’expérience est on ne peut plus opposée aux méthodes de l’agriculture industrielle et entre donc dans la philosophie de cette petite ferme créée en 2017.

Située sur les terres de la ferme Sageterre au Bic, la Dérive n’est en effet pas une exploitation agricole comme les autres : il s’agit d’un organisme à but non lucratif qui défend une vision anticapitaliste de l’agriculture. Une partie de sa production est donnée à des organismes ou vendue à prix modique afin de rejoindre des personnes qui n’auraient normalement pas accès à une alimentation écologique et locale.

Une demi-douzaine de personnes travaillent à la ferme et n’hésitent pas à multiplier les expériences dans le but de développer un système nourricier. La souveraineté alimentaire ne se limitant pas à la production de légumes, cet été, une rangée de blé d’environ 300 mètres de long (doublée d’une autre plus courte) a fait son apparition dans un champ.

D’ici quelques semaines, ces petites herbes devraient dépasser le mètre de hauteur et commencer à blondir. « Quand les semences sont formées et qu’elles ont l’air de vouloir se détacher, c’est là que tu fauches », explique l’un des membres du conseil d’administration de la Dérive, Gabriel Leblanc.

De nombreuses étapes

Récolter le blé à la main est une tâche imposante, qui nous ramène à une époque lointaine et à des instruments oubliés, tant la moissonneuse-batteuse a facilité les opérations et s’impose aujourd’hui comme une évidence pour les producteurs de grains.

D’abord, il faut couper le blé à l’aide d’une faux et le placer en andains (c’est-à-dire en longues rangées) pour le faire sécher pendant cinq jours. Puis les andains sont placés sur une bâche et battus avec un fléau (un instrument agricole formé de deux bâtons reliés par une chaîne) afin que le grain se détache de la plante. Vient ensuite le vannage, opération consistant à faire tomber le blé depuis une certaine hauteur pour que le vent emporte les résidus de plante qui se sont mêlés au grain. Un passage au crible peut s’ajouter pour terminer le travail.

« On sait que ça va être de la job, mais on veut voir jusqu’à quel point », lance un Gabriel Leblanc optimiste quant à sa capacité à transformer l’exercice en un moment agréable : « L’objectif serait de cibler un groupe qui partage nos idées et nos valeurs. Ce serait une tâche collective et à la fin de la journée, les gens pourraient repartir avec du blé qu’ils pourraient transformer en farine chez eux avec un mélangeur. »

Plein de projets pour le blé

Offrir à quelques personnes la fierté d’avoir fait elles-mêmes leur farine est certes intéressant, mais à plus long terme, la Dérive veut avoir un impact plus grand et véritablement nourrir la population, selon le fermier : « On aimerait contribuer à une chaine communautaire, par exemple avec des groupes intéressés par la production de pain qui veulent éviter les intermédiaires. Les revenus seraient redistribués à tous les gens qui ont travaillé dans la chaine. »

Tout cela est encore très loin, mais M. Leblanc rappelle que pendant des millénaires, les humains ont réussi à se nourrir sans machines. Il a beaucoup lu le sujet et a pu constater que d’autres petites fermes perpétuaient la tradition ailleurs dans le monde. L’expérience menée en ce moment à très petite échelle par la Dérive est sans prétention et sera peut-être un échec total, dit-il en toute humilité : « Ça se peut que notre conclusion, ce soit que l’agriculture industrielle fait parfois bien les choses! »

Il se peut aussi que les rendements soient surprenants et que les compères décident de faire une culture d’ampleur bien plus grande dans les prochaines années. À Sageterre, ce n’est pas la place qui manque : plus de trois hectares pourraient être utilisés pour faire pousser du blé, de quoi produire plusieurs tonnes de farine chaque année.

Gabriel Leblanc précise qu’il est utile de faire de telles expériences dans le contexte de la crise climatique, qui pourrait bouleverser les chaînes alimentaires conventionnelles. À l’échelle de la ferme, l’inclusion du blé est également pertinente pour créer un système agroécologique : « On produit une farine pour nourrir les gens, la paille sert à faire des couvertures végétales pour le champ, en même temps pourquoi pas avoir un peu d’avoine à côté qui nourrit les animaux, les animaux produisent du fumier qui retourne dans le champ… » Un raisonnement logique, mais que l’agriculture industrielle a totalement évacué.

Consultez le journal au format numérique
Visionner

Consultez le calendrier culturel du Girafe