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VOL XXVII No 1, septembre-octobre 2021 Suzanne Tremblay

« Soyez douces et soyez femmes au plus sacrant Chacune chez vous bien tranquillement »

« Soyez douces et soyez femmes au plus sacrant Chacune chez vous bien tranquillement »

- Le Bo$$
27 mai 2021 par 


Nous aurons les enfants que nous voulons
, qui vient de paraître aux éditions Pleine Lune, représente beaucoup plus qu’une pièce de théâtre; on y trouve lettres ouvertes, manifestes et images d’archives qui plantent bien le contexte des années 1970 et 1980 autour de la lutte pour le droit à l’avortement et à la contraception libres et gratuits au Québec. J’ai parcouru les pages de l’ouvrage habillées de leur première reliure solide après plus de quarante ans, et je n’ai été qu’exclamations et interrogations.

DES DÉCENNIES DE LUTTE

Au premier « gros » 8 mars à Montréal, près de 3 000 personnes, majoritairement des femmes, s’entassent au sous-sol d’une église (!) pour écouter les témoignages de travailleuses, d’immigrantes, de grévistes et pour voir Nous aurons les enfants que nous voulons. C’était en 1974. La pièce conteste, entre autres appareils idéologiques, l’hégémonie de la famille « telle qu’elle existe à l’heure actuelle » : biologique, nucléaire, hétéronormative (bien que la pièce n’interroge pas ces aspects ouvertement), centrée sur la reproduction ainsi qu’outil de (re)production de la force de travail capitaliste et moyen d’isoler les femmes pour empêcher l’organisation de leurs luttes.

Le Bo$$ :

« Mes docteurs, mes curés,
Mes députés, bien préparés
À faire respecter mes lois.
J’ai même pas besoin d’être là.
Y sont si bien dressés et si bien achetés
Qu’y vont facilement balayer
Les femmes qui parlent de liberté. […] »

Trudeau1 :

« Car, comme chacun sait, le fœtus appartient toujours à l’État. Les femmes jeunes et en santé, comme la mienne, par exemple, ont leur devoir à faire. En fait, leur corps m’appartient à moi qui suis l’État. »

Au fil des témoignages de quatre femmes réclamant le droit à l’avortement pour des raisons différentes, on déconstruit et on informe. Sont exposés des rouages trop peu remis en question, comme celui de l’Église catholique anti-choix qui cautionne guerres ou génocides : « Le point de vue des chrétiens, serait-ce que la vie d’un fœtus nord-américain vaut plus que la vie d’un enfant juif ou que celle d’une paysanne vietnamienne? »

En s’attaquant « au patriarcat et au capitalisme qu’elles refusent de subordonner à la lutte des femmes », dans une perspective qui remet en cause les institutions qui oppriment, les membres du Théâtre des Cuisines élargissent les réflexions au-delà des considérations seules de la reproduction sexuée. Elles sèment peut-être ici une graine pour que toutes les personnes s’identifiant comme femme et/ou ayant un utérus participent pleinement à la réflexion. Elles offrent aussi en sous-texte un espace pour des questions incontournables et pressantes qui entourent le consentement, le concept de famille, les identités de genre et la natalité en contexte de crise climatique, ainsi que les privilèges blancs et/ou occidentaux.

Comme on peut le lire dans une des archives qui accompagnent le texte de la pièce, Véronique O’Leary, l’âme du Théâtre des Cuisines, envoyait une lettre ouverte en réponse à celle de Pierre Bertrand publiée en 1986 dans Le Devoir dans laquelle il affirmait que ce serait de « l’abus du pouvoir de la femme, qui profite de sa situation de génitrice » que de décider seule de poursuivre ou non une grossesse. Véronique O’Leary concluait ainsi sa réponse : « Mais que voulez-vous, monsieur, je dois, moi, comme femme, me faire tous les matins à l’idée que je ne verrai pas de mon vivant une société égalitaire et sans injustice pour les femmes et les êtres humains de toutes les races et de tous les peuples, telle que je l’ai rêvée [...] Si l’on insiste sur l’égalité entre l’homme et la femme, c’est qu’elle n’existe pas, cher monsieur. C’est dur de se faire à la réalité [...] quand elle ne sert pas nos intérêts. » 

ET MAINTENANT

Je sais que je ne verrai jamais le monde pour lequel je lutte aux côtés de tant de gens, mais je demeure inspirée en voyant les filles du Théâtre des Cuisines, comme elles aimaient à se nommer, qui luttent encore, et les maisons d’édition qui (re)publient des œuvres fondatrices2.

J’aurais eu envie de réfléchir au « théâtre de combat », de « propagande » dans le sens de « répandre une idée » comme le propose en 1975 le Manifeste du Théâtre des Cuisines, créé dans un « geste politique de rébellion et d’amour ». Que serait le théâtre « politique » de nos jours, dans l’éclatement postmoderne des grands récits émancipateurs? Mais ce sera pour une autre fois…

1. Personnage faisant référence à Pierre-Elliott Trudeau, à l’époque premier ministre du Canada, également père de Justin Trudeau, présentement premier ministre du Canada.

2. La deuxième pièce du Théâtre des Cuisines, Môman travaille pas, a trop d’ouvrage, première publication des Éditions du remue-ménage, a été republiée par la même maison, 45 ans plus tard, en 2020. Lire le texte de Laurence Veilleux, Femmes debouttes! dans Le Mouton Noir, 20 mars 2021.

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