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VOL XXVII No 1, septembre-octobre 2021 Suzanne Tremblay

Les Passeuses : mieux vivre l’interruption de grossesse

Les Passeuses : mieux vivre l’interruption de grossesse

L'auteur est journaliste de l'Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada
1 mai 2021 par 

PHOTO: Myriam Ménard.


Sage-femme de métier, Mélina Castonguay est habituée à accompagner les femmes enceintes vers un but : l’accouchement. Mais il y a deux ans, elle décide d’élargir ses horizons, et d’aider aussi celles qui n’iront pas jusqu’au bout de leur grossesse, peu importe la raison. Elle sent qu’il y a un besoin criant de ce côté, et ce choix est tout à fait cohérent avec l’idée qu’elle se fait de sa profession, explique-t-elle : « Historiquement, ça faisait partie du champ de pratique des sages-femmes de s’intéresser à toute la sphère de la santé reproductive. »

Mélina se lance alors dans un projet insolite : elle commence à donner des formations où elle enseigne l’accompagnement à l’interruption de grossesse. « L’idée, c’est de reproduire ce qu’on connait dans l’accompagnement à la naissance, et l’appliquer au domaine de l’interruption de grossesse : une présence humaine, une écoute qui ne juge pas », résume la Rimouskoise.

En juin 2019, Marie-Ève Blanchard, travailleuse du communautaire et fière féministe, assiste à une de ces formations à Montréal. Pour elle, c’est un déclic : elle devient accompagnante à l’interruption de grossesse pour Alternative Naissance, un organisme qui offre du soutien périnatal dans la métropole… mais surtout, elle saisit l’importance du travail de formation de Mélina et l’encourage à continuer. Elle deviendra même sa complice : les deux femmes lancent officiellement leur entreprise, Les Passeuses, en juillet 2020.

Pourquoi ce nom? « Parce qu’on est une entreprise de liaison, répond Marie-Ève. On n’invente rien : on va dénicher les savoirs qui existent déjà, qu’ils viennent de la recherche universitaire ou de l’expérience des personnes qui ont vécu un avortement. On essaie de faire en sorte que ces deux mondes se rencontrent… »

Une large gamme d’expériences

L’interruption de grossesse inclut les fausses couches et les avortements. Chaque femme vivra cette expérience différemment : pour certaines, ce sera un déchirement similaire à la perte d’un enfant, pour d’autres une libération. Un point commun, toutefois : l’absence de reconnaissance par la société.

Lorsque l’interruption de grossesse survient avant 19 semaines, elle ne donne droit à aucun congé. Certaines personnes doivent donc continuer à aller au travail malgré un deuil non résolu, ce qui a des conséquences réelles : « 30 % des personnes endeuillées par une perte périnatale vont vivre une complication liée à leur deuil, assure Marie-Ève. C’est-à-dire de l’anxiété, une dépression, un sentiment d’inaptitude, un grand vide, voire des idées suicidaires. »

L’accompagnante ne doit pas psychologiser la personne qu’elle assiste, prévient Mélina : elle doit être capable d’accueillir toute la gamme d’émotions liées à l’interruption de grossesse. Si certaines en souffriront et auront besoin d’un support émotionnel, d’autres pourront vivre l’avortement comme un acte qui leur permet de reprendre le contrôle sur leur vie.

Il est donc fondamental que les femmes aient aussi un contrôle sur le moment de l’avortement en lui-même, en disposant de toutes les informations sur les différentes méthodes existantes, et en connaissant leurs droits et les décisions qu’elles peuvent prendre quant à son déroulement.

Voir au-delà de l’utérus

« La procédure dure seulement 15 minutes, et j’ai l’impression que comme elle est si rapide, on s’en permet beaucoup » soupire Marie-Ève qui regrette que trop souvent, la vision biomédicale se limite à un utérus dont il faut extraire le contenu, sans égard pour les émotions de la personne qui va subir l’intervention. « Une femme m’a raconté qu’alors qu’elle pleurait lors de son avortement, le médecin et l’infirmière parlait de chevaux. Une autre a reçu une sédation contre son gré. »

Au contraire, une accompagnante en interruption de grossesse aura une approche holistique, tentant de comprendre le contexte entourant la grossesse – par exemple, si elle survient dans un contexte de violence conjugale ou d’un changement de vie qui fait qu’elle n’est pas la bienvenue.

La formation que donnent Les Passeuses, qui se déroule sur 25 heures, est donc transdisciplinaire : on y parle autant d’aspects techniques (comme les méthodes d’avortement et la médication contre la douleur) que psychologiques et sociaux (par exemple, quels sont les tabous sur l’avortement).

Après moins d’un an d’existence, Les Passeuses sont fières du chemin parcouru : elles ont déjà formé une soixantaine d’accompagnantes, essentiellement des personnes qui œuvraient en travail social ou en accompagnement à la naissance. D’ici l’automne, 11 centres de femmes vont aussi avoir eu droit à une formation collective, incluant à la Baie-James, en Abitibi, à Chibougamau et en Gaspésie.

Cet intérêt venant de tout le Québec réjouit Mélina : « J’ai envie de dire mission accomplie, parce que ce que je voulais, c’est faire reconnaître que l’expérience de l’interruption de grossesse mérite d’être accompagnée ». Et il n’y a pas que les organismes communautaires qui adhèrent à ce constat, ajoute Marie-Ève : « Ça fait deux fois que le CHUM nous appelle pendant une interruption de deuxième trimestre, parce que la personne ne va pas bien et aurait besoin d’être accompagnée. Là on nous appelle pendant, on espère qu’un jour on va nous appeler avant! »

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