Égo/Éco : la reconnexion tranquille

Égo/Éco : la reconnexion tranquille

L'auteur est journaliste de l'Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada
30 mai 2021 par 


Tout au fond de la ferme Sageterre au Bic, se trouvent deux roulottes et un petit jardin. C’est le lieu de travail d’Isabelle Fortier, qui y a fondé sa petite entreprise Égo/Éco en 2016. Sur cette terre où on se sent très loin de la ville, elle accueille des groupes de personnes qui veulent se reconnecter à la nature, et leur inculque les bases de l’écopsychologie.

L’écopsychologie, qu’est-ce que c’est que ça? Parlons d’un mouvement plutôt que d’une discipline scientifique. À l’intersection de l’écologie et de la psychologie, l’écopsychologie prétend que si les humains respectent si peu la nature, c’est parce qu’ils ont perdu tout lien avec elle. « Si je vois la nature comme une ressource, je vais la considérer comme telle, explique Isabelle Fortier. Mais si je me vois comme partie prenante de l’environnement, je vais comprendre que ce que je fais à la nature, je me le fais à moi-même. »

Isabelle fait le pari qu’en faisant vivre une transition intérieure aux individus, cela amènera ensuite une transition collective vers une société plus écologique. Elle rejette l’écologie moralisatrice qui culpabilise ceux qui trient mal leurs déchets, et prône plutôt une écologie basée sur l’amour et le soin, bien plus productive à ses yeux.

Selon elle, cela passe par une reconnexion avec ce qui nous entoure, qu’il s’agisse de nos prochains, des arbres ou de la pluie. Cela signifie aussi apprendre à s’extirper de nos vies compressées, menées à cent milles à l’heure, et s’ancrer dans le temps long : si l’on hérite la terre de nos ancêtres, l’individualisme forcené nous fait oublier que nous écrivons en ce moment le futur, celui dans lequel auront à vivre nos descendants.

De la Californie au Bic

Un nom revient souvent dans la bouche d’Isabelle : celui de Joanna Macy, Californienne de 92 ans, papesse de l’écopsychologie. C’est sur ses travaux que la fondatrice d’Égo/Éco s’appuie pour donner des ateliers à Sageterre, y rajoutant un peu de sa sauce personnelle : art, jardinage et herboristerie sont aussi au rendez-vous.

Originaire de Montréal, auparavant animatrice à la vie spirituelle et à l’engagement communautaire dans un cégep, ayant étudié le théâtre d’intervention, Isabelle Fortier a jusqu’à présent surtout accueilli des groupes d’urbains venant faire des retraites d’une ou deux semaines, voire d’un mois. Cet été, elle veut se recentrer sur une clientèle locale : à partir du 2 juillet, les 12 participants du programme estival d’Égo/Éco viendront tous les vendredis, pendant une dizaine de semaines.

Concrètement, les participants de cette retraite hebdomadaire s’adonneront à la méditation ou au qi gong (gymnastique traditionnelle chinoise), découvriront la permaculture et les bienfaits des plantes médicinales, mais devront aussi présenter des initiatives qu’ils aimeraient créer pour le monde lors de jeux de rôle. Puis ils seront invités à faire une création artistique, qui se transformera à la toute fin en une œuvre collective interdisciplinaire.

Il ne s’agit pas seulement de rendre grâce à la nature pour tout ce qu’elle nous apporte : en exprimant la peine que leur inspire la destruction de l’environnement et en découvrant que d’autres partagent ce sentiment, les participants peuvent infléchir le cours de leur vie et réorienter leurs actions dans le bon sens, soutient Isabelle : « C’est dans la peine, le manque, l’injustice qu’on se soulève ».

« Je veux participer au changement »

Élisabeth Gingras est passée par là : elle a suivi un programme donné par Isabelle Fortier l’automne dernier, en compagnie d’autres femmes. L’expérience l’a profondément marquée : « C’est super d’aller voir une psychologue pour une discussion en tête-à-tête, mais il manque quelque chose… Là, il y a la force des femmes qui se transforment autour de toi, qui te donnent la force aussi », témoigne-t-elle.

Intervenante dans un organisme d’accueil des immigrants, Élisabeth dit réutiliser des connaissances acquises à Égo/Éco dans son travail : elle parvient maintenant à faire entrer en relation plus rapidement et plus profondément des gens issus de cultures différentes. Elle est aujourd’hui la stagiaire d’Isabelle et sera responsable du volet permaculture et herboristerie lors du programme estival. Dans le petit jardin, elle se sent dans son élément : « Je veux participer au changement, mon pouvoir c’est jardiner et éduquer, lance-t-elle avec assurance. Pour moi, cultiver c’est faire la révolution : vos légumes pleins de pesticides je n’en veux pas! »

Aucun doute que les autres participants aux ateliers d’Égo/Éco pensent la même chose : d’après Isabelle Fortier, « les gens qui viennent ici sont des gens vraiment allumés, très conscientisés ». Parmi les personnes qui se sont renseignées à propos du programme estival, elle cite une jeune activiste, un étudiant en psychosociologie, une prof de l’UQAR… Bref, des gens déjà convertis qu’Égo/Éco entend connecter pour préparer une « émergence collective ».

Mais comment cette émergence va-t-elle réellement advenir à grande échelle, pour que demain les pollueurs cessent de polluer et nos élus de mettre l’économie devant l’environnement? À cette question, Isabelle Fortier n’a guère de réponse. Le Mouton Noir reste donc un peu sur sa faim : l’écopsychologie véhicule de belles et nécessaires valeurs, mais cela risque d’être un peu juste pour donner le coup de barre nécessaire à un monde qui fait face à une crise climatique et n’a plus le luxe d’attendre une transition en douceur…

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