Covid-19 : que retenir de la crise pour préparer celle des changements climatiques?

Covid-19 : que retenir de la crise pour préparer celle des changements climatiques?

L'auteur est journaliste de l'Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada
22 mai 2021 par 

Noémi Bureau-Civil


Avec la pandémie, l’humanité traverse une crise majeure, dont on espère qu’elle sera bientôt terminée. Mais déjà, une autre menace bien plus effrayante pointe le bout de son nez : les changements climatiques. Retiendra-t-on des leçons des derniers mois pour mieux appréhender cette épreuve? Le Mouton Noir en a parlé avec deux membres du groupe écologiste Prospérité sans pétrole, Noémi Bureau-Civil et Patricia Posadas.

Patricia Posadas

Mouton Noir : La pandémie nous a montré que quand ils veulent, les États sont capables de se saisir de pouvoirs dont on les pensait dépossédés. Pourront-ils donc prendre les décisions fortes qui s’imposent pour le climat?

Noémi Bureau-Civil : Malheureusement, j’ai plutôt vu dans la pandémie une démonstration de la résilience du capitalisme, qui est capable de maintenir sa façon de fonctionner pour sauver l’« économie ». Les actions des gouvernements ont sauvé un système destructeur des écosystèmes et qui provoque les changements climatiques.

Je trouve cela décourageant car on a vu grandir le fossé entre les populations vulnérabilisés et les sociétés dominantes. Ces dernières ont fait un effort massif pour se sauver elles-mêmes, alors qu’on est face à un virus qui voyage partout… En ce moment, on a un problème avec la vaccination : si on fait du chacun pour soi, on crée une situation propice à ce que des variants s’adaptent aux vaccins et continuent de se propager.

Ce que je vois pour le futur, c’est que le système capitaliste va récupérer les préoccupations d’ordre climatique, et va continuer à fonctionner avec une source d’énergie différente… qui va encore une fois permettre aux systèmes dominants de rester bien en place, encore une fois sur le dos des populations vulnérabilisées.

MN : De nombreux pays ont quand même mis volontairement leur économie à terre…

Patricia Posadas : Bien sûr, des secteurs ont payé le prix fort, mais la bourse ne s’est jamais aussi bien portée! On est revenus à la situation d’avant 2008 : la financiarisation se porte à merveille.

Avant la Covid, il y avait des manifestations en faveur du climat à la grandeur de la planète, on était en train de s’organiser de manière très forte au Québec. Cette maladie est arrivée et a stoppé net cet élan… Je suis encore dans les groupes de lutte contre l’exploitation pétrolière, on est à la recherche de bénévoles pour nous aider, la participation a fondu comme neige au soleil. Les mesures d’urgence ont mis un terme à tous les mouvements sociaux, et délité les « nous » qui se créaient naturellement. Il y a un autre « nous » qui apparait, mais qui est décrété par le gouvernement.

MN : Joe Biden suscite quand même beaucoup d’espoir lorsqu’il lance l’idée d’un impôt mondial sur les entreprises pour financer la relance post-Covid, ou lorsqu’il parle abondamment de changements climatiques… Qu’est-ce que ça vous inspire?

PP : Ça m’inspire la même chose que quand je lis la déclaration de l’Agence internationale de l’énergie, disant qu’il faut cesser toute nouvelle exploration fossile et investir 4000 milliards $ dans la recherche d’énergie renouvelable. Ils veulent faire quelque chose, mais ils s’attaquent à une seule racine du problème, l’énergie, en oubliant les autres racines : notre consommation effrénée, la transformation du territoire... Or, tout cela est lié à la croissance économique. On est encore dans la même logique de faire de la croissance pour donner plein d’emplois, et on pense qu’en changeant un seul paramètre, on va changer la réalité.

NBC : … sans jamais parler de la sobriété, qui pourrait régler le problème à la source pour le climat, la destruction des écosystèmes et plusieurs injustices sociales. Avec le plan de Joe Biden, augmenter à fond la caisse la production d’énergie renouvelable, c’est augmenter à fond la caisse l’exploitation du minerai de cuivre. On tait le revers de la médaille : la destruction des écosystèmes, l’exploitation des humains vulnérabilisés pour extraire ce minerai, et la production de GES aux endroits où ce minerai est exploité. La croissance verte promise par Joe Biden fait partie du problème.

MN : Dans la gestion de la pandémie, la transparence de nos gouvernements n’est pas toujours au rendez-vous. Est-ce que cela est aussi vrai dans le cas des changements climatiques?

NBC : Il y a un manque de transparence quand on dit que virer au tout électrique et faire une transition verte va régler le problème climatique. Des études scientifiques démontrent qu’il n’y a pas de découplage entre croissance économique et atteinte aux écosystèmes.

Et au rythme où vont les différents gouvernements qui se veulent ambitieux, ils ne seront pas en mesure de remplir leurs objectifs dans les échéanciers qu’ils se fixent. Il n’y a même pas assez de matériaux et d’industries pour arriver à faire la transition qu’ils annoncent! En plus ils promettent qu’on va être capable de réabsorber du carbone à partir de technologies qui n’existent pas…

PP : On nous a menti plusieurs fois, par exemple quand on nous disait de ne pas mettre de masque sous prétexte qu’on ne savait pas comment faire : la vérité, c’est qu’il manquait de masques! Quand [le ministre de la Santé] Christian Dubé dit qu’on va garder l’état d’urgence sanitaire parce que le gouvernement est en négociation, on voit que la manipulation s’est bien installée. C’est dangereux : au cours de cette crise, les gouvernements de pays dits démocratiques ont découvert le pouvoir autocratique que leur donnent les mesures d’urgence, et ils vont avoir du mal à y renoncer.

MN : Lors de cette pandémie, le gouvernement parle très peu de la contamination dans les écoles et les milieux de travail, ou de la fragilité du système de santé, et pointe des boucs émissaires dans la population. Certains journaux ont même inventé des mots comme « covidiots » et « touristatas »...

NBC : C’est la technique utilisée pour occulter tous les problèmes sociétaux de fond : on met la responsabilité sur les épaules des citoyens. On dit que c’est la faute des gens qui se sont réunis illégalement à la maison, bien que les statistiques démontrent que la propagation se fait au travail. On peut le rapporter au climat : « faites des bons gestes », « c’est parce que les Québécois achètent des VUS que le climat va mal »…

Tout cela fait en sorte que les problèmes de fond, que ce soit au niveau climatique ou au niveau d’une pandémie, ne sont pas traités à la source : les systèmes publics de santé et d’éducation sont délaissés, et on renforce sans cesse la privatisation…

MN : Sommes-nous capables de solidarité internationale face à une menace mondiale?

NBC : Difficile d’imaginer une solidarité, car dans le néolibéralisme dominant, les crises provoquent un repli sur soi et une montée de la droite. Ça va être une catastrophe avec les réfugiés climatiques… Mon seul espoir vient de la population : il faut retrouver les canaux pour se parler en personne, recréer des convergences et ne surtout pas attendre des décisions qui viennent d’en haut.

PP : Je crois que si les êtres humains étaient foncièrement mauvais, on ne serait pas aussi nombreux sur Terre. La majorité de nos actes sont positifs, orientés vers la protection des plus faibles, l’entraide, le construire ensemble.

On focalise beaucoup sur les aspects négatifs, et on ne voit jamais tout le positif qui se passe. Notre système de santé s’affaisse en raison de tous les morceaux de robot qui ont été enlevés et toutes les coupures qui ont été faites au cours des dernières décennies. Mais malgré tout, il ne s’est pas effondré et a quand même soigné, grâce au dévouement et au professionnalisme des soignants. Idem pour le prof ou l’ouvrier : il y a cette volonté d’œuvrer dans le bon sens.

MN : Les gouvernements occidentaux n’étaient pas préparés à affronter la pandémie. Sont-ils prêts à affronter les changements climatiques?

NBC : Ils ne seront pas préparés. On vit dans un système curatif et non préventif. Ça va faire à peu près comme la pandémie : des mesurettes, du repli sur soi, de la montée d’autoritarisme qui s’est déjà très bien installé et qui a développé très rapidement des outils qui ont été acceptés sans broncher par la population, « parce que vous savez, il y a pandémie »…

PP : Ça me fait penser à ce qui s’est passé aux États-Unis après les attentats du World Trade Center en 2001. Le Patriot Act a été décrété, et à un moment donné ce sont les villes qui se sont révoltées et ont cessé de l’appliquer. Alors peut-être que ça partira de communautés, de villes…

Au Québec, certaines villes et MRC font d’énormes démarches. On voit qu’il y a une prise de conscience au niveau des municipalités, où les citoyens sont actifs. Les villes sont un levier, c’est pour ça que la Vague écologiste au municipal est importante… Chaque communauté doit trouver la solution qui lui convient, mais dans une synergie avec les autres, en bâtissant des solidarités. Par exemple, avec les changements à venir, il va falloir accueillir des populations : comment on les accueille et on les intègre localement?

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