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Vol XXVI No 4, mars-avril 2021, Danger: langue en péril?

De dominant à dominé

De dominant à dominé

14 avril 2021 par 

Molière


Dans son éditorial du Devoir du 6 avril très justement intitulé « Domination », François Brousseau nous apprend que la nouvelle carte d’identité nationale en France est désormais bilingue. Afin de se « conformer au règlement européen de juin 2019 qui prescrit l’usage d’une seconde langue » sur cette carte, les Français ont choisi la langue maternelle d’un petit 1 % des Européens, soit celle du Brexit : les termes anglais « card », « sex » et « identity » accompagneront leurs équivalents français, dont la traduction s’avère inutile ici.

Mais pourquoi, justement, n’ai-je pas besoin de les traduire pour que vous les compreniez ? Réponse : ces trois termes viennent tous de l’ancien et du moyen français ; ils sont donc passés outre-Manche entre les 11e et 16e siècles. À l’époque, la Normandie, un duché français, dominait l’Angleterre.

On oublie trop souvent l’impact linguistique impressionnant de la victoire de Guillaume le Conquérant, vassal normand du roi de France Philippe 1er, sur les troupes anglaises du roi Harold, en 1066, à Hastings, au sud de l’Angleterre. À partir de cette date, l’Angleterre sera française près de deux siècles durant… Le prestige du français s’y maintiendra jusqu’à la fin et même au-delà de la guerre de Cent Ans, en 1453. Entretemps, l’élite anglaise sera passée du « Old English » à l’« Anglo-French », à jamais teinté de ce qui allait devenir des siècles plus tard la langue de Molière.

L’éditorialiste conclut en citant un vieux film de science-fiction américain dans lequel des extraterrestres disaient aux Terriens « Any resistance is futile ». Or, ces extraterrestres parlaient franglais : « resistance » et « futile » viennent eux aussi du français, comme d’ailleurs plus de 50 % des mots du dictionnaire Harrap’s.

Utilisons deux mots d’origine française pour le dire : cette « massive invasion » de mots français en anglais a contribué puissamment à son prestige, et il est amusant de constater qu’ainsi enrichi, l’ancien dominé anglais devient à son tour de plus en plus dominant, au cœur même d’une France toujours soumise culturellement à (voire ensorcelée par) la langue d’une île, la Grande-Bretagne, qui n’entretient pourtant désormais plus aucun lien politique avec elle.

Peut-être que pour se redonner leur confiance et leur prestige perdus, les Français devraient réemprunter la moitié de leur vocabulaire aux Anglais ? Le problème, c’est que la plupart de ces mots, ils les possèdent déjà !

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