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Vol XXVI No 4, mars-avril 2021, Danger: langue en péril?

Vers la décroissance pour « Guérir du mal de l’infini1 »

TIRER DES LEÇONS DU PASSÉ PARTIE 2 DE 2

Vers la décroissance pour « Guérir du mal de l’infini1 »

20 mars 2021 par 

En 2018, le tout premier festival de la décroissance a eu lieu le 6 octobre sur le site Le Virage du Campus MIL, situé à Outremont sur l’île de Montréal. PHOTO : mediaterre.org


Dans « Sauvés par le développement durable » paru dans le dernier numéro du Mouton, j’avançais que « le modèle technocapitaliste des sociétés dominantes n’est pas conçu pour être remis en question ». La quête d’une croissance infinie du produit intérieur brut (PIB), même sous la cape verte du développement durable, continue et continuera « de nous mener à notre perte, les plus vulnérabilisés en tête de peloton2 ».

Cela dit, nous n’avons ni le luxe ni le temps de sombrer dans un désespoir paralysant. Dans cette deuxième partie de ma réflexion, il sera donc question de ce qui semble être la seule direction sensée et éthique à prendre : la sobriété. Heureusement, tel que le mouvement de la décroissance la présente, cette voie n’a pas à être austère, bien au contraire!

LES OBJECTEURS DE CROISSANCE

C’est dans la contestation du développement durable qu’est né le mouvement de la décroissance qui, au Québec, cumule une vingtaine d’années de recherches, de publications et d’événements d’éducation populaire. Les objecteurs de croissance mettent en lumière les limites auxquelles l’accumulation insatiable de capital se bute, verte ou pas. Il y a d’abord les limites biophysiques de notre planète (raréfaction des matières premières nécessaires à la croissance, perturbations écologiques et climatiques irréversibles, 6e extinction du vivant), puis les limites économiques (qui dit croissance économique infinie dit appétit énergétique impossible à satisfaire3). Viennent ensuite les limites politiques (au mieux, les politiques dites écologiques comme le développement durable permettent de détruire plus doucement, donc plus longtemps le milieu de vie des jeunes générations) et, enfin, les limites éthiques (notre modèle économique fonctionne grâce à des injustices sociales et interespèces qui vont en augmentant).

Pour sortir de l’impasse, le mouvement de la décroissance propose que nous revoyions complètement notre conception de la « vie bonne » en nous affranchissant des impératifs de production et d’acquisition infinies de biens matériels. Il invite plutôt à repenser nos sociétés pour « bien vivre par rapport à soi et aux autres4 » — humains et non-humains — en diminuant notre impact environnemental, en réduisant les injustices sociales et en augmentant notre autonomie individuelle et collective, le tout ne pouvant se faire sans combattre les diverses formes d’aliénation entretenues par le système actuel.

La première étape pour s’affranchir du business as usual est de s’armer intellectuellement contre son emprise. Pour ce faire, la lecture de l’essai Guérir du mal de l’infini. Produire moins, partager plus, décider ensemble de Yves-Marie Abraham, professeur à HEC Montréal, est un incontournable. Les articles publiés par Polémos, un regroupement de chercheurs, de chercheuses, d’auteurs et d’auteures bénévoles (polemos-decroissance.org) permettent de poursuivre et de préciser la réflexion.

La seconde étape, c’est de partager l’idée autour de soi pour, en troisième lieu, s’engager dès que possible dans une démarche décroissanciste. Ce ne sont pas les exemples d’initiatives qui manquent, à petite comme à plus grande échelle!

INITIATIVES LOCALES QUI TENDENT VERS LA DÉCROISSANCE

PRODUIRE MOINS

L’atelier Vélo-Cité à Rimouski est totalement géré par des cyclistes et par des bénévoles qui offrent de leur temps pour permettre aux citoyens et aux citoyennes de réparer leur monture en leur donnant accès à un espace et à des outils en libre-service, ainsi qu’à des ateliers de formation au besoin. Il s’agit là d’un véritable espace de communalisation favorisant le partage de matériel, de savoirs et la création de liens d’où peuvent ensuite émerger des projets à échelle humaine.

PARTAGER PLUS

Les fruits partagés de Moisson Rimouski-Neigette organisent la cueillette des surplus de production de fruits et de légumes chez des particuliers ou des producteurs locaux. Un tiers des récoltes va aux personnes vulnérabilisées, leur donnant accès à des aliments frais ou transformés bénévolement, un autre tiers est réparti entre les cueilleurs et cueilleuses bénévoles et le dernier tiers est remis au producteur. Les activités de cueillette et de transformation sont des occasions facilitant la rencontre de l’autre pour sortir de sa chambre d’écho.

SORTIR DU PRIVÉ POUR COMMUNALISER

La ferme Sageterre, quant à elle, est particulièrement intéressante puisque, depuis 2019, elle est devenue une Fiducie d’utilité sociale agricole (FUSA). « [C]e patrimoine est désormais insaisissable. Les fiduciaires administrent ce patrimoine sans pouvoir le mettre à risque, ni l’hypothéquer, ni le diminuer ni modifier sa mission, et ce, à perpétuité. […] Sageterre est maintenant un bien commun administré en vue du bien commun5. » Beau pied de nez à la privatisation des espaces!

DÉCIDER ENSEMBLE

La municipalité de Saint-Valérien-de-Rimouski a récemment remporté un prix d’intelligence collective pour s’être dotée d’un centre communautaire en acquérant et rénovant l’église du village. Ce tiers-lieu permet aux Valérienoises et aux Valérienois, soutenus par leurs élues et leurs élus municipaux, de se réapproprier leur rôle politique de citoyens et de citoyennes en mettant à profit vision, idées et temps. Ultimement, l’objectif est de rendre la communauté la plus autonome possible, que ce soit sur les plans de la mobilité, de l’alimentation (ex. : projet de souveraineté alimentaire) ou de l’éducation populaire (ex. : ateliers intergénérationnels autour de la forêt nourricière municipale).

C’est en sortant du cadre que nous arriverons à éviter les erreurs du passé. Des solutions émergent d’initiatives locales, citoyennes et démocratiques pour aller vers une décroissance des ravages et une croissance de sens. Alors : prêts ou prêtes pour une vie bonne?

1. Yves-Marie Abraham, Guérir du mal de l’infini. Produire moins, partager plus, décider ensemble, Écosociété, 2019, 280 p.

2. Noémi Bureau-Civil, « Tirer des leçons du passé (partie 1 de 2). Sauvés par le développement durable? », Le Mouton Noir, vol. 26, no 3, janvier 2021, p. 1.

3. Au sujet des limites économiques, l’effet rebond ou paradoxe de Jevons démontre à lui seul l’impasse dans laquelle notre modèle économique nous mène : « à mesure que les améliorations technologiques augmentent l’efficacité avec laquelle une ressource [ou l’énergie sont] employée[s], la consommation totale de cette ressource [et de l’énergie] peut augmenter au lieu de diminuer. », Wikipédia, fr.wikipedia.org/wiki/Paradoxe_de_Jevons

4. Louis Marion, « À propos de la décroissance », Polémos, 10 avril 2020, polemos-decroissance.org/louis-marion-a-propos-de-la-decroissance/

5. Jean Bédard, « L’exemple de Sageterre », Jean Bédard, philosophe, écrivain, consulté le 6 février 2021, jeanbedardphilosopheecrivain.wordpress.com/fusa-fiducie-dutilite-sociale-agricole/

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