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VOL XXVII No 1, septembre-octobre 2021 Suzanne Tremblay

POUR ALLÉGER LE TEXTE… SÉRIEUSEMENT?

POUR ALLÉGER LE TEXTE… SÉRIEUSEMENT?

14 mars 2021 par 


Le masculin neutre n’existe pas et le genre masculin n’a jamais vraiment allégé un texte. Voilà déboutée de ses prétentions une convenance qui dissimule de plus en plus mal, sous couvert de la sacro-sainte efficacité, l’obstination et la paresse qui lui président. Inclure le féminin dans le masculin, « sans discrimination », pour alléger le texte, non seulement ne tient plus, mais croule sous l’absurdité de mots d’ordre révolus. Mais même si la stratégie échoue à vouloir parler pour tout le monde, elle n’en résiste pas moins. Difficile de faire plus lourd.

Sans surprise, la langue juridique est particulièrement compacte et rébarbative à l’évolution, fidèle organe d’un système qu’on sait par ailleurs inadapté aux victimes. Aussi est-ce le code langagier qu’on ose apparemment le moins remettre en question. Sa seule autorité contraint à céder à l’inexactitude de cases de formulaire qui ne prévoient aucune répartie et aucun espace de correction pour dire « je ne suis pas un chercheur, un auteur ou un soussigné(e) [sic] », avant d’apposer sa signature. On pourra bien sûr ne s’arrêter qu’à la forme négative de cette critique et la tourner en dérision, mais ce sera escamoter son sens et sa justesse, alors qu’elle signale la non-pertinence de la catégorie dans laquelle on s’acharne à ranger tous les êtres humains. Renvoyer à un référent unique, se voir éternellement moduler par la norme, finit par excéder. Impossible de cautionner plus longtemps cette pratique universalisante à mesure que nous prenons acte du traumatisme linguistique mis au jour par l’historienne de la Renaissance Éliane Viennot.

On a assisté dernièrement à des sorties épidermiques sur de (pas si) nouveaux mots, en l’occurrence autrice, que plusieurs « ne trouvent pas beau », mais qui s’accroche néanmoins, en voie de passer dans l’usage. Au fait, ce mot, on a bien documenté qu’il était plutôt très ancien, attesté au Moyen Âge puis éradiqué au XVIIe par de zélés grammairiens dans leur mission pharaonique de fixer les règles du français pour les siècles qui suivraient. Toujours est-il que le mot serait disgracieux, dysphonique, comme un digne représentant de l’Académie française l’avait fait remarquer quelques années plus tôt pour écrivaine, parce qu’il y avait « vaine » dedans. Mais avions-nous jamais entendu jusque-là qu’écrivain était moche parce qu’il rimait avec « vilain », en plus d’évoquer lui-même « vain »? Alors que, d’un côté, juger qu’un mot doit retourner à l’oubli au simple (et non moins obscur) motif qu’il serait laid fait rire la galerie, de l’autre, récuser la persistance dans le temps et au mépris de l’histoire des inégalités d’autres mots qui écorchent depuis des générations expose aux foudres des apôtres de la liberté d’expression. Encore deux poids, deux mesures?

DE DIVERSIONS POUR FAIRE OBSTRUCTION

On sait déjà que les mots défi et problématique servent à masquer problème, qui, jusqu’à tout récemment, voulait dire « question à résoudre ». L’éloignement d’avec la langue est tel qu’on en vient même à réprouver la figure restrictive « ne… que » (pour marquer une restriction dans le raisonnement) que, par méconnaissance, à l’instar de problème, on trouve trop négative. On marche sur des œufs et on s’égare. User de « négations » ou de « restrictions » dans le langage n’est ni négatif ni restrictif. En revanche, abstraire l’autre dans une langue « blanche » et restreinte l’est autrement plus. S’attarde-t-on aux bonnes choses? Aveugle est l’ambition d’embrasser large.

On n’a rien contre le fait que vent, air, soleil et ciel soient de genre masculin. On ne demande qu’à être visible et audible, mais pas comme simple token, et à avoir la liberté de se définir dans la langue. Briser le silence en passe par se situer, par constater qu’on ne fait qu’épousseter le cadre de référence. De la même manière, il s’agit de considérer l’autre à qui on s’adresse et de s’en soucier en amont du message, en cohérence avec l’esprit d’équité, de diversité et d’inclusion, actuel cahier des charges que les institutions publiques sont appelées à respecter au nom d’une meilleure représentativité sociale.

ÉLARGIR LE CADRE

Parler, écrire instruisent sur le statut qui nous échoit socialement. La langue nous parle bien davantage que nous la parlons, nous conférant forme et existence. Alors que la réflexion s’organise au gré d’une succession de choix lexicaux et syntaxiques, arrive le moment de prendre position pour une langue non sexiste et égalitaire. En se demandant ce qu’on a à dire, de quel lieu on parle et à qui on s’adresse, on ouvre, on inclut, et le cadre de parole se fait déjà plus réceptif. Pour alléger le texte, donc, il suffit de laisser place à autre que soi et d’avoir la grâce de faire amende honorable quand on a erré.

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