Je ne suis pas pour la culture du viol, j’ai une femme!

Je ne suis pas pour la culture du viol, j’ai une femme!

18 mars 2021 par 


Elles ont compris que l’animateur a sollicité le consentement de sa conjointe en disant « des fois, vous pourriez accepter, mesdames, même si ça ne vous tente pas ». En aucun moment, il n’a dit de forcer la note. Il a seulement exprimé que le désir sexuel d’un homme pouvait se manifester de manière plus intensive par moments.

— Extrait de la lettre de CFYX-FM en réponse aux plaintes déposées au CRTC en rapport aux propos tenus en ondes en décembre 2020

SANS CONSENTEMENT, C’EST UNE AGRESSION

Dans le Code criminel canadien, les agressions sexuelles sont définies selon trois niveaux, dont le premier se caractérise par « tout contact physique de nature sexuelle posé sans le consentement de la personne, allant des attouchements à la relation sexuelle complète ». Ce n’est donc pas le fait de « forcer la note » qui caractérise l’agression, mais bien l’absence de consentement. Celui-ci est entendu comme un accord volontaire, donné librement, qui ne peut pas être tenu pour acquis, ni donné par une personne intoxiquée ou en situation d’abus d’autorité. Au cas où il serait nécessaire de le rappeler, l’absence de résistance ne constitue pas un consentement. Avoir une relation sexuelle sans désir, « quand ça ne nous tente pas », dans le but de se sentir appréciée, d’éviter le chantage ou le rejet constitue en ce sens une agression.

Pourtant, notre imaginaire collectif, nourri par la médiatisation quasi exclusive de cas extrêmes de viols, associe la figure de l’agresseur à celui qui a utilisé la force pour arriver à ses fins, ou encore a mis la vie de sa victime en danger. Or, selon la typologie évoquée plus haut, ces cas correspondraient plutôt à des niveaux distincts d’agression, soit aux niveaux deux (agression armée) et trois (agression grave). Au Québec, ces cas représentent moins de 20 % de toutes les infractions sexuelles1. Cette surreprésentation des agressions dites « armées » ou « graves » entraîne une banalisation et une diminution de l’importance accordée aux agressions sans violence physique. Dans 50 % des cas d’agressions sexuelles qui ne sont pas signalés à la police, les victimes mentionnent que l’affaire n’était pas assez grave2... mais à quel moment perdre son pouvoir sur le choix de ses relations sexuelles devient « pas grave »? Toutes les agressions sexuelles ont des conséquences néfastes tant sur la santé mentale des survivantes que sur notre climat social et devraient être considérées avec le même sérieux.

OMERTA ET CULTURE DU VIOL

La culture du viol, ce n’est pas d’appeler à l’usage de la force pour avoir une relation sexuelle, mais plutôt de normaliser les comportements d’agression tels que l’insistance, la manipulation sentimentale et la jalousie tout en diffusant les mythes qui font porter le fardeau de la responsabilité aux victimes (elle l’a sûrement un peu cherché / n’a pas clairement refusé)3. La peur de ne pas être crue, la honte ou l’embarras et l’absence de soutien familial sont parmi les raisons les plus souvent invoquées pour expliquer qu’un cas d’agression sexuelle n’a pas été signalé – et on parle ici de plus de 85 % des cas qui sont gardés sous silence.

La culture du viol, c’est aussi quand un député accusé d’agression sexuelle, Harold LeBel pour ne pas le nommer, reçoit un traitement médiatique dans lequel on le présente comme un politicien apprécié, un bon père de famille, alors que la « présumée victime », elle, devient finalement une « présumée menteuse ». Bien sûr, la présomption d’innocence protège contre de fausses accusations, mais elle doit servir la recherche de vérité et non à discréditer le signalement4. M. LeBel n’a pas à annoncer aux médias, avant son procès, qu’il « n’a rien à se reprocher » pour se prémunir de cette disposition inhérente à notre système judiciaire. Ces sorties médiatiques cherchent plutôt à influencer l’opinion publique en sa faveur, au détriment de la victime. Inversement, son retrait de la vie politique le temps des procédures judiciaires accorderait le crédit nécessaire aux accusations portées contre lui pour que les survivantes cessent d’être « menteuses jusqu’à preuve du contraire ».

AU-DELÀ DE LA JUDICIARISATION

Selon l’Organisation mondiale de la Santé, les violences sexuelles contre les femmes constituent un enjeu de santé publique qui ne se limite pas à des comportements individuels, mais trouvent racine dans les normes de genre, les inégalités entre les sexes et les idéologies du droit masculin aux rapports sexuels. Si les programmes de sensibilisation s’avèrent inefficaces lorsqu’ils ne sont pas accompagnés de changements institutionnels, la prévention des violences infligées aux femmes doit d’abord passer par une transformation des attitudes, des croyances et des normes sociales5. Il ne s’agit donc pas seulement d’augmenter le taux d’agressions portées devant les tribunaux, mais d’enrayer le problème à la source en s’attaquant aux mythes fondateurs du patriarcat, en tenant compte des vulnérabilités plus grandes de certains groupes, telles les femmes issues des Premières Nations, de la communauté LGBTQ+ et celles vivant avec un handicap physique ou mental6.

1. Institut national de santé publique, Comment l’ampleur des agressions sexuelles est-elle connue?, 2021, https://www.inspq.qc.ca/agression-sexuelle/comprendre/statistiques-ampleur-adultes

2. Ministère de la justice, « Statistiques sur les agressions sexuelles », 2015, https://www.justice.gc.ca/fra/pr-rp/sjc-csj/ajc-ccs/rr06_vic2/p3_4.html

3. Suzanne Zaccour, « L’éducation sexuelle contre la culture du viol », La Gazette des femmes, novembre 2020, https://gazettedesfemmes.ca/20326/leducation-sexuelle-contre-la-culture-du-viol/

4. Michaël Lessard, « Du mauvais usage de la présomption d’innocence », Droit-Inc., 3 novembre 2015, https://www.droit-inc.com/article16547-Du-mauvais-usage-de-la-presomption-d-innocence

5. OMS, « Respect des femmes. Prévenir la violence contre les femmes », 2019, https://www.who.int/reproductivehealth/publications/preventing-vaw-framework-policymakers/en/

6. Regroupement québécois des CALACS, « En mouvement vers une culture du consentement », 2015, http://www.rqcalacs.qc.ca/mobilisation.php

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