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Vol XXVI No 4, mars-avril 2021, Danger: langue en péril?

FEMMES DEBOUTTES!

FEMMES DEBOUTTES!

20 mars 2021 par 


En 1976, les Éditions du remue-ménage publiaient leur premier livre, la pièce Môman travaille pas, a trop d’ouvrage! du Théâtre des Cuisines. Désormais classique du répertoire dramatique féministe, la pièce vient d’être republiée chez les mêmes éditrices.

Le Théâtre des Cuisines est fondé en 1974 par un regroupement de femmes sous l’initiative de l’artiste et militante Véronique O’Leary. Elles souhaitent « faire du théâtre de combat avec des femmes, traiter de l’exploitation spécifique des femmes » et considèrent que le travail ménager est à la base de cette exploitation. Leurs moyens de lutte sont la création collective et l’art d’intervention. Installé au Bas-Saint-Laurent depuis les années 1990, le Théâtre des Cuisines est toujours actif.

Une autre journée à m’mettre dans l’corps
J’ai mon voyage, mais ça fait rien
Faut qu’j’continue le même train-train
Laver, r’passer, frotter tout l’temps
Quand chu malade, pi quand chu ben
Y a pas moyen de faire aut’chose

J’ai une job « steady », chu pas une autre, chu ménagère

Scène des ménagères

Pour sortir de leur état de ménagères, les Québécoises Nicole, Yvette et Rita décident de faire la grève. Ce qu’elles revendiquent? Une société où il n’y a plus d’exploiteurs ni d’exploité·e·s. Si les tâches domestiques ne sont pas un travail, ça ne devrait pas déranger grand monde…! Mais leurs maris, qui doivent maintenant s’occuper des enfants et de la maison, se retrouvent empêchés d’aller à l’usine, ce qui donne de la misère à leur boss qui en donne à son tour à l’État!

Môman travaille pas, a trop d’ouvrage montre concrètement, par un procédé efficace de renversement, l’indispensable travail invisible des femmes et le boys club du pouvoir qui veut les y maintenir enfermées. C’est une évidence, sans l’ouvrage gratuit des ménagères qui soignent, lavent, brossent, nourrissent, éduquent, habillent, procréent, etc., la machine capitaliste ne tourne pas :

Il faut que la famille reste comme elle est là : un qui produit et une qui entretient la production en silence. Une grande part de mes profits vient du fait que les femmes travaillent gratuitement.

Le boss

Malgré certaines avancées féministes réalisées depuis 1976, « les femmes continuent d’en faire plus et parfois considérablement plus que les hommes – et ce même lorsqu’elles travaillent à temps plein1 ». La charge mentale s’étend bien au-delà des relations intimes, ce que démontre admirablement l’essai Travail invisible dirigé par Camille Robert et Louise Toupin (Remue-ménage, 2018) : « en plus du strict travail ménager, il se présente sous de multiples visages : la charge mentale de l’organisation familiale, le travail invisible d’intégration des femmes immigrantes, le travail des proches aidantes, celui des aides familiales venues d’ailleurs, des femmes autochtones et racisées, des étudiantes stagiaires, ou encore, des travailleuses du sexe. » Le contexte pandémique que nous traversons montre la surreprésentation des femmes dans les métiers du care. La question de l’égalité de la répartition des tâches domestiques et de la charge mentale n’est pas résolue et Môman illustre parfaitement ce que plusieurs dénoncent encore aujourd’hui : le capitalisme nuit gravement aux femmes2.

Môman travaille pas, a trop d’ouvrage! est une œuvre importante de l’histoire du théâtre québécois dont le message demeure toujours aussi pertinent. Son retour en librairie est bienvenu! Et son retour sur les planches institutionnelles et communautaires le serait aussi. On ne peut que se réjouir que les éditrices de Remue-ménage renouent, dans la collection « La Nef », avec la publication d’œuvres dramatiques qui témoignent de nos luttes actuelles et de notre matrimoine culturel féministe.

1. Statistique Canada, 2017.

2. Je souhaite inclure dans ce mot toutes celles qui se considèrent de genre féminin.

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