À propos de l’amour véritable

À propos de l’amour véritable

21 février 2021 par 


On n’a pas deux cœurs, l’un pour les humains, l’autre pour les animaux. On a du cœur ou on n’en a pas
.

— Alphonse de Lamartine

Dans la société actuelle, la prolifération du mot « amour » fait peine à voir. Partout sur Internet, sur les réseaux sociaux, dans les publicités autant que dans les films, quasiment tout s’apparente à l’amour. Il serait bon de se demander s’il y a vraiment un seul long-métrage où il est bel et bien question d’amour simple. Si c’est le cas, il s’agirait probablement d’un documentaire impopulaire, presque sans paroles ni musique, concernant la vie des arbres ou du plancton dans un coin reculé du globe. Autrement dit, la réponse pourrait surprendre, car l’amour véritable n’a absolument rien à voir avec ce que la société présente comme tel. Il ne faudrait pas en conclure que l’amour est absent des relations humaines, ni qu’il s’agit d’un long fleuve tranquille, mais il serait judicieux de ne pas tenir pour acquise l’image mondialisée de l’amour et de prendre le temps de réellement se questionner sur le sujet.

Dans ses écrits, le philosophe Frédéric Lenoir raconte souvent que sa première grande émotion d’amour, il l’a connue enfant, non pas avec une petite camarade de classe, mais en voyant s’envoler un faisan aux couleurs somptueuses lors d’une promenade matinale en forêt1. L’auteur rappelle : « L’amour d’un paysage ou d’une œuvre d’art peut ouvrir notre cœur à des dimensions aussi vastes qu’une relation amoureuse. Notre cœur, une fois qu’il résonne à la vibration de l’Âme du monde, peut s’émouvoir d’un rien : un sourire, une fleur qui éclot, un nuage dans le ciel, le regard d’un inconnu croisé dans la rue. Il ressent de la compassion pour tout être vivant2 ». Annette Lavrijsen, spécialiste des bains de forêt, affirme que la réelle beauté est présente dans la subtilité et l’impermanence. Selon elle, plutôt que de penser à un paysage digne d’Instagram, il serait beaucoup plus intéressant de penser à un paysage qui sait toucher le cœur3. Cette nouvelle vision du monde permet d’apprécier plusieurs éléments de la nature normalement ignorés (un arbre au tronc noueux, une feuille morte, un horizon terne), mais qui portent en eux un certain charme de l’imperfection qui éveille un amour simple et authentique.

Comme le déclare le sociologue Francesco Alberoni : « On entend certaines personnes dire qu’elles sont amoureuses d’un tel, puis de tel autre, qu’elles s’éprennent de quelqu’un chaque mois, chaque année. En réalité, dans la vie, l’amour comme toutes les transformations radicales, ne peut apparaître que quelques fois ou même jamais4. » Alberoni et de nombreux autres chercheurs s’accordent pour dire que l’amour véritable dans un couple est extrêmement rare. L’un peut bien être amoureux, mais l’autre le rejoindrait pour des raisons plus obscures, entre autres parce qu’il se sent en vacances, cherche un moyen de se sortir de l’ordinaire ou espère améliorer une situation qui sans cela aurait été fade. Ainsi, ce soi-disant « amour » prend davantage la forme d’une fête malhonnête que de la révolution qu’il devrait être. C’est-à-dire que cet amour superficiel a un terme, qu’il n’est pas durable, et donc qu’il n’a pas le pouvoir de changer fondamentalement la société, d’où la raison pour laquelle le sociologue porte un intérêt plus noble à la relation d’amitié, qu’il présente comme la forme éthique de l’amour5.

Le philosophe Jiddu Krishnamurti explique : « Dès l’instant où on est profondément sensible, on cesse tout naturellement de cueillir les fleurs, on a un désir spontané de ne rien détruire, de ne faire de mal à personne, autrement dit, d’éprouver réellement du respect, de l’amour6. » Cet enseignement nous rappelle que dans la simplicité et la compassion envers toute vie naît l’amour. Will Tuttle, spécialiste du véganisme, est reconnu mondialement pour avoir écrit son unique livre avec un amour véritable infini. Au cœur de son ouvrage, on peut y lire ceci : « Dans son appétit vorace de consommer quasiment tout, cette société transforme la beauté et la diversité de la nature en gadgets, jouets et aliments dont nous avons une envie insatiable et qui ne peuvent satisfaire notre faim intérieure, mais qui conduisent fatalement au divertissement, à l’addiction, à la frustration et à la dévastation environnementale7. »

La vision collective de l’amour est déformée à un point tel que, désormais, beaucoup oublient que l’amour est infiniment simple et, pourtant, dénué de simplisme. C’est-à-dire que l’amour vrai s’apparente davantage à une prise de conscience, à chaque instant, de cette chance extraordinaire d’être vivant sur la Terre. Cette étrange qualité se dévoile lorsqu’on réalise, même partiellement, que l’être humain, aujourd’hui l’espèce la plus consciente et la plus puissante, doit utiliser ses forces non plus pour exploiter et détruire les formes de vie, mais pour les protéger et les servir8.

1. Frédéric Lenoir, La puissance de la joie, Fayard, 2015, p. 139-140.

2. Frédéric Lenoir, L’Âme du monde, NiL éditions, 2013, p.118-119.

3. Annette Lavrijsen, Shinrin Yoku, La forêt qui guérit le corps et l’esprit, Larousse, 2018, p. 144.

4. Francesco Alberoni, Le choc amoureux, Ramsay, 1981, p. 124-125.

5. Francesco Alberoni, L’amitié, Ramsay, 1984, p. 53.

6. Jiddu Krishnamurti, Le sens du bonheur, Stock, 2006, p. 230-231.

7. Will Tuttle, Nourrir la paix, L’Âge d’homme, 2015, p. 64-65.

8. Frédéric Lenoir, Lettre ouverte aux animaux, Fayard, 2017.

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