Phénomènes naturels, une déferlante queer post-rupture

Phénomènes naturels, une déferlante queer post-rupture

7 février 2021 par 


« Je marche. Partout. Ça me permet d’être avec moi-même. »

Vincent Fortier propose ici, non pas un Bildungsroman, un roman d’apprentissage, mais plutôt un roman de « déconstruction-reconstruction ». L’auteur livre le cheminement de l’enfance à l’âge adulte du personnage narrateur, d’homme gay à personne queer, d’abord sans nom, puis se baptisant lui-même1 « Salto Àngel, miss Venezuela », alors qu’il n’est encore que le petit garçon à sa maman, à huit ans et qu’il défile dans la salle de bain, sur la pointe des pieds, une serviette devenue robe de soirée nouée autour de son corps.

« J’en aurai mis du temps avant de comprendre que je n’étais pas masculin et que je ne voulais pas de masculinité toxique dans mon lit. Que j’étais davantage excité par l’ouverture d’esprit que les muscles. Que l’autre pouvait être une grande folle et quand même me faire bander. »

Le narrateur jongle, navigue et compose dans un quotidien d’expérimentation où Homo sapienne de Niviaq Korneliussen, The Ethical Slut de Janet W. Hardy et Dossie Easton, les téléphones roses gay d’avant Internet, un daddy en cuir et les cabines de toilette pour rencontres sexuelles côtoient Pretty Woman, Julia Roberts, Diane Dufresne, les Talking Heads, l’université et les contes de fées. Le processus est long, plein d’embûches et de détours avant qu’il ne réussisse enfin à se trouver, à se regarder dans un miroir sans honte ni gêne.
Heureux. Entier.

« Parfois, enfiler de la dentelle et du satin est encore mieux qu’enfiler un mec. […] Comme s’il fallait trouver une raison derrière tout ça. »

La douleur de la rupture, un phénomène naturel est l’autre grand sujet abordé par le narrateur. Le vertige du rien de nos peines de cœur face aux manifestations spectaculaires et meurtrières de la planète. Une lucidité extrême n’arrange pas grand-chose. Ça fait aussi mal qu’avant. Quand c’était très simple, qu’on ne comprenait pas. Que c’était juste la faute de l’autre.

Le narrateur suit un stream of consciousness, un flux spiralé de flashs de souvenirs et de désirs. Le tout est servi dans une écriture vive, tranchante et fragmentée qui nous aspire. Les paragraphes et les phrases sautent d’une idée, d’une pensée, d’un (ancien) plaisir à l’autre, le tout rythmé par une pratique citationnelle et intertextuelle.

« J’avais beau avoir lu et relu The Ethical Slut, un guide amoureux et sexuel sur le polyamour et l’ouverture en matière de relations, j’étais comme l’explorateur d’une autre époque, celle d’avant l’invention du globe. Je me rends plus loin que ce qui est sur la map, je vais tomber dans un no man’s land. Plate comme ça. »

Ce premier roman de Fortier tord les tripes, expose au grand jour les blessures abyssales aspirantes et la raison qui ne gère plus. L’impuissance face au trop grand, face au trop douloureux, allongé sur son plancher. Juste attendre que ça passe.

« Si l’amour n’est pas universel, la peine d’amour l’est. Les personnes queers n’ont pas trouvé une façon de vivre plus paisiblement, à l’abri de la tempête. »

1. Le narrateur utilise des pronoms masculins dans l’ensemble du texte.

Vincent Fortier, Phénomènes naturels, Éditions Hashtag, 2020, 108 p.

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