PAS QU’UN MIROIR

PAS QU’UN MIROIR

7 février 2021 par 


Je ne me suis jamais reconnu dans ma télévision. La télé a été un repoussoir pour un bum de bonne famille qui ne se contentait pas de Pete Béliveau comme modèle de rockeur cheap et peu ambitieux, prompt à lui tracer la voie de l’avenir. La télé représente la culture populaire, souvent porteuse des stéréotypes propres à son époque. Elle accepte peu la différence, car elle doit charmer le plus grand nombre. Quand elle l’adapte à l’écran (c’est le terme), c’est pour fouiller ses écarts, en faire une bête de foire ou, pire, la prendre en pitié dans une démonstration douteuse de générosité intéressée.

Hé non, l’ado punk que je fus ne se reconnaissait pas dans l’image qu’on donnait de lui : drogué, voleur, mal torché.

À vrai dire, la télé de mon époque trouvait son public, de façon décomplexée, sautant assez abruptement du Passe-Partout de 18 h au Lance et compte de 20 h où cocaïne, inceste et racisme ordinaire faisaient le bonheur des familles. Je rêvais en secret d’être un acteur russe aux États-Unis et de shotgunner tous les rôles de méchants.

J’ai été touché par le témoignage d’Adib Alkhalidey à TLMEP sur la représentativité à la télé. Je me suis questionné sur ce désir de se voir dans la télé. Questionné aussi pour savoir « de quelle télé » on parle? J’ai cherché à comprendre à quel corpus on voulait donner un contrat moral. Et comment était-ce possible, sinon en espérant que les producteurs de contenu soient intelligents.

DÉIFICATION TÉLÉVISUELLE

Je me demandais comment ce questionnement pouvait surgir du plateau d’un show de télé entièrement modelé sur la déification télévisuelle, une messe dominicale gratinée dont le concept fut acheté à Thierry Ardisson, symbole affligeant d’une masculinité toxique (le genre qui ose demander une pipe à une invitée). Là, je m’étouffe.

Je dois avouer que la télé a beaucoup évolué depuis mon enfance, autant sur le plan de la qualité que de l’inclusion. Par contre, l’arrivée en force des GAFAM tend à nourrir un grand paradoxe encore difficilement mesurable en proposant au plus grand nombre des contenus qui présentent une grande diversité raciale et sexuelle souvent jumelée à des formes et des à productions des plus normatives.

La télé est l’art populaire par excellence, partage massif de référents communs, de narrations et d’Ovila Pronovost. La télé, c’est aussi la « variété », le divertissement, les jeux-questionnaires et les « talk-shows ». C’est, bien sûr, un grand déversoir de contenus en tout genre, mais elle sert avant tout à disposer le cerveau de l’auditeur à recevoir de la publicité tout en « repoussant après minuit tout ce qui est suspecté d’intelligence1 ». La télé n’a pas de conscience... Elle veut bien t’inclure, si tu veux un Coke.

Aujourd’hui, je suis musicien. Et je ne me reconnais pas plus dans les musiciens qu’on me montre à la télé. Ce ne sont pas ceux que je côtoie, pourtant nombreux; ce sont toujours les mêmes, les gens des galas. Ce sont ceux qui ont des cotes, qui font vendre, qui sont des A ou des B. Qui se retrouvent sur les plateaux le dimanche. Et il y en a qui aiment la flagornerie. Mais, au fond, ils sont un peu nous aussi, ils sont comme nous, ils jouent notre rôle et on les écoute pour ça, j’imagine.

Si tu veux que la télé soit plus inclusive, faut en parler au producteur. Après tout, c’est son argent qui est en jeu.

Le producteur, c’est qui? J’le connais pas. Dans mon temps, c’était Gilbert Rozon.

Triste télé.

1. Pierre Desproges, Chroniques de la haine ordinaire, 1987.

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