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Vol XXVI No 4, mars-avril 2021, Danger: langue en péril?

Une histoire inventée en noir et blanc

Une histoire inventée en noir et blanc

24 janvier 2021 par 

Nous étions en visite au parc national du Lac-Témiscouata. J’étais accompagné d’une de mes nièces et de sa petite famille en ce beau dimanche d’automne. Ayant aperçu un majestueux volatile scrutant l’horizon du haut d’une épinette noire manifestement malmenée par la tordeuse, et tout fier de sa découverte, mon très jeune petit-neveu s’écria tout à coup : « Regarde, maman, un aig’’  à tête blanche ! » Juste comme j’allais renchérir en précisant qu’il s’agissait sans doute là d’un aigle blanc d’Amérique, une mégère qui faisait partie du groupe s’écria, noire de colère : « Il l’a dit ! Il l’a dit ! Vous avez entendu ? Ce petit morveux a proféré le terme maudit ! » Ma nièce avait bien cherché à bâillonner l’enfant, mais il était trop tard. En moins de temps qu’il n’en faut pour crier putain, notre guide avait communiqué avec les autorités et la police des mœurs et des dérives lexicographiques à consonance illicite faisait déjà son apparition au bout du sentier, à bord d’un gigantesque Hummer qui détruisait tout sur son passage.

Inutile de le dire, déjà conspué par les autres visiteurs qui se tenaient loin de nous comme si nous étions vecteurs de la peste noire qui a dévasté l’Europe entre 1347 et 1352, mon pauvre petit-neveu était blanc de peur à la vue de ce déploiement des forces de l’ordre. « Comme ça, c’est vous le jeune blanc-bec qui cherche à broyer du noir ? » l’interpella un tatoué musclé à la peau aussi pâle que le célèbre monochrome du peintre russe Kasimir Malevitch (Carré blanc sur fond blanc, 1917. Composition dite suprématiste, forme d’art issue du cubisme et qui n’a rien à voir avec ce que vous pensez.) On essaya d’expliquer au matamore qu’il s’agissait là d’un véritable malentendu, qu’il était inutile de chercher la bête noire et que mon petit-neveu pouvait aisément montrer patte blanche. Rien n’y fit.

Nous eûmes de la misère à trouver la salle d’audience. Le palais de justice était noir de monde parce qu’un autre procès très médiatisé faisait courir les foules. Une plainte avait en effet été déposée alléguant que la notation musicale est discriminatoire parce qu’il y est considéré qu’une blanche vaut deux noires. Nous trouvâmes finalement le prétoire où la cause allait être débattue. Blafard, malingre et tremblant de peur, sa tête émergeant à peine du banc des accusés, mon petit-neveu était menotté et entouré de deux policiers, comme s’il était un véritable criminel et qu’il était accusé d’avoir frayé avec le marché noir dans une sombre histoire de blanchiment d’argent. De notre part, nous espérions une sentence clémente, tout en craignant que sa réputation soit noircie à tout jamais. De son métier une pauvre enseignante, ma nièce était pâle comme la Voie lactée et ruminait cette morale de La Fontaine : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » Misère noire.

Le juge fit son apparition. Tunique noire. Perruque blanche. « Vous êtes bien jeune, jeune homme, pour user d’un tel vocabulaire et c’est justement à cause de votre jeune âge et pour éviter que de telles déviances n’influencent d’autres fanfarons de votre espèce que ma sentence sera exemplaire. De toute façon, la loi est claire. C’est écrit noir sur blanc. Vous n’aurez pas de blanc-seing de cette cour et en tant que magistrat, j’ai carte blanche sur ce parquet. »

Mon pauvre petit-neveu croupit depuis ce temps dans une prison morale en compagnie d’autres dangereux criminels condamnés par la justice : Yvon Deschamps, Plume Latraverse, Pierre Vallières, Dany Laferrière, Léopold Senghor, Jean Genet, Jacques Brel (Ni le courage d’être juifs Ni l’élégance d’être N Word). Et, du même nombre, à partir d’aujourd’hui, le profane auteur de ces lignes qui ont bel et bien été rédigées par lui-même et non pas par un nègre (Petit Robert : Fig. N. m. 1757. Personne qui ébauche ou écrit entièrement les ouvrages signés par un écrivain célèbre.)

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