Stop ou encore?

Stop ou encore?

24 janvier 2021 par 

Je donne le nom de peste à la corruption de l’intelligence bien plus sûrement qu’à l’infection de l’air qui nous entoure.

- Marc-Aurèle, IIe siècle

Le complot comme explication vient d’un besoin de trouver coûte que coûte une cause à ce qui arrive pour lui attribuer un sens. Cet appétit sémantique est profondément inscrit en nous. Dès l’aube des temps, Homo sapiens a cherché à comprendre le feu, les étoiles, la mort, jetant ainsi les jalons qui allaient mener à la science et à l’apparition de différents cultes. Au Québec, la religion catholique a longtemps fourni les récits qui justifiaient tout, même la misère : pour aller au ciel, valait mieux être pauvre et malade que riche et en santé (parabole du chameau et de l’aiguille). L’Église catholique romaine, des siècles durant, s’est sentie menacée par une science ennemie de ses dogmes, car la science est pétrie d’incertitudes : le vrai n’est vrai que jusqu’à ce que de nouvelles données invalident ce qui a précédé. Galilée en a fait les frais.

Avec le recours aux faits alternatifs (sic), de plus en plus d’individus ne savent plus à quel saint se vouer. Comme l’a exprimé spontanément un jeune homme lors d’un micro-trottoir, rue Saint-Germain : « Moi, la COVID, je crois pas trop à ça. » Mais il n’y a aucun doute : la terre est ronde, le monde n’a pas été créé en sept jours, les puces ne naissent pas de la saleté, des gens meurent de la COVID et Trump a perdu ses élections.

Dans le grand magma conspirationniste : de la terre plate aux satanistes pédophiles du Pizzagate; des micropuces de Bill Gates à un monde dirigé par des reptiliens; d’une COVID inoffensive à un dangereux virus créé en laboratoire; sans oublier le prophète Q et son trou noir QAnon; s’est formée une cacophonie de dissonances cognitives amplifiée grâce aux chambres d’écho que sont les réseaux sociaux. On ne sait trop si les gens disjonctent d’un seul coup en écoutant des Alexis Cossette-Trudel ou si le monde extérieur cesse petit à petit d’être intelligible pour ceux dont le cerveau est bombardé d’informations paradoxales jusqu’à ce que leur néocortex ne roule plus qu’en circuit fermé.

Croire à n’importe quoi en étant plusieurs à le faire savoir bruyamment est certes plus rassurant que vivre dans la solitude de l’incertitude, mais cela ressemble étrangement à un aller simple vers l’apocalypse. Existe-t-il un antidote?

LA CITADELLE INTÉRIEURE

Lorsqu’à la première plainte tonitruante, on s’empresse de retirer l’épisode d’une série télé ou une liste de lectures, pour les remettre en place le jour d’après, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’on a oublié de réfléchir avant d’agir. La réflexion est pourtant l’antidote aux excès de bien-pensance comme aux dérives complotistes. Il faudrait pour cela réapprendre à trouver refuge dans sa citadelle intérieure, comme l’appelait Marc-Aurèle, pour être à l’abri des biais cognitifs et regarder le monde extérieur en dehors de tout préjugé passionnel. Méditer est à la mode, mais réfléchir serait encore mieux. Tout le monde a déjà expérimenté cet espace de vérité en soi où l’on sait si quelqu’un nous ment, où l’on sait ce que l’on doit faire ou ne pas faire, ce lieu où puiser le courage d’affronter l’adversité. Or notre époque ne valorise pas la réflexion, mais privilégie le geste impulsif, avec Internet comme immense défouloir : des vociférations hargneuses à propos de tout et de rien (Caroline Néron) jusqu’aux déviations les plus sordides (Pornhub).

PLUS GRAND QUE SOI

La pandémie bouscule nos habitudes de vie. Et s’il ne s’agissait que d’un prélude? Avec l’état d’urgence climatique qui nous guette, jamais les humains n’auront eu autant besoin de développer une force intérieure et une bonne capacité de réflexion pour affronter l’avenir. Parce que l’avenir, c’est demain.

Il est difficile de concevoir l’acceptation collective d’une forte et rapide diminution de notre consommation énergétique, comme de notre empreinte écologique, telle que l’exige l’état de la Terre, à moins que la protection de l’environnement n’acquière une dimension spirituelle. Remettre un peu de sacré dans nos vies donnerait un sens à nombre de petits gestes de la vie quotidienne : se nourrir, se vêtir, se déplacer… Envisager plus grand que soi permettrait aussi de s’élever au-dessus de ces catégories clivantes qu’une société postmoderne tente de nous imposer, car le seul véritable « safe space » est l’espace planétaire qui protège la vie.

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