Ne vous suicidez pas, tuez-vous à l’ouvrage

Ne vous suicidez pas, tuez-vous à l’ouvrage

27 janvier 2021 par 


« Un bébé dauphin de 9 jours meurt en plein spectacle après avoir été forcé de travailler dans un parc aquatique »

The Sun, 2019

Nous savons qu’il y a suffisamment de nourriture pour tout le monde, suffisamment d’eau, suffisamment de nature, suffisamment de lieux habitables, suffisamment de médicaments, suffisamment d’amour pour tous. Nous le savons. Mais collectivement, nous privatisons le tout dans les mains d’une minorité en acceptant que les autres en meurent. Le système dans lequel nous vivons prospère grâce au meurtre, mais le suicide demeure tabou.

La majeure partie de mon temps et de mon énergie vitale servent à travailler pour enrichir une minorité. Je travaille toute la journée à fond. Je me donne à 110% pour un salaire qui me fait survivre à 70%. J’ suis pas très bon en calcul, mais il me semble que j’arrive en dessous, non? Heureusement, y’a le crédit financier et les banques alimentaires. Je rentre chez moi le soir épuisé physiquement et mentalement avec juste assez de temps libre pour regarder un film pas trop long. Je m’endors dessus. Ça fait cinq ans que j’ai pas vu la fin d’un film. Incapable d’en voir la fin, ça résume bien ma routine. Le lendemain, ça recommence. Arrive la fin de semaine: deux journées. J’en prends une pour récupérer de ma semaine, pour remettre mon corps et mon esprit sur les rails. Et, l’autre journée, pour accomplir les tâches ménagères et l’épicerie que j’ai pas faites pendant la semaine. Quand je parle de mon ménage, j’ai même le culot de dire que je procrastine. Huit heures de travail par jour, plus 45 minutes pour me rendre à la job et un autre 45 minutes pour revenir, et j’ose dire que je procrastine. Je manque de temps pour vivre, pour m’instruire, pour m’émanciper, pour devenir l’être humain que je voudrais. Mais je mords dans un morceau de cuir en espérant que la retraite arrive vite. C’est le progrès. On évolue, y parait.

Si le syndicalisme n’avait pas été récupéré par le capitalisme et n’investissait pas nos fonds de pension dans tout ce qui détruit la planète, il militerait pour la vraie révolution contemporaine: plus de temps libre! Libérer le temps, c’est affranchir l’humain. Du temps pour vivre et aimer. Le travail salarial transforme des humains en morceaux de charbon que l’on brûle dans le ventre de la mégamachine.

La corporation murmure à nos oreilles tel un spectre : « Ton temps et ton esprit m’appartiennent. Quand tu pénètres en moi, tu agis selon mes règles. Tu auras soif à ta pause, faim à midi et envie de chier à ta deuxième pause. La corporation donne l’heure à ton horloge biologique. Et tu organiseras ta vie hors-travail pour être en forme pour me servir. Ne vous suicidez pas, tuez-vous à l’ouvrage. »

Ouvrir la porte d’une corporation, c’est ouvrir le crâne d’un psychopathe. Les corporations ont plus d’empathie envers les morts que les vivants. Les corporations ne veulent pas qu’on se donne la mort. Le suicide les prive de la jouissance de tuer elles-mêmes leurs employés à la tâche. Une paille plantée dans la fontanelle du travailleur, l’entreprise suce la vie à petite lampée. La vie est Bell et bonne. En pleine pandémie, la corporation d’alimentation Metro continue de faire des grosses affaires d’or, alors que ses employés au front sont récompensés par des cartes cadeaux et des pots de beurre de peanuts avec leur nom inscrit dessus. Évidemment, c’est pas la corporation le problème. Non! Mais ton attitude face au travail. Ah! Tu dois mieux te gérer, être plus flexible et mieux t’adapter face aux tâches inhumaines.

J’avoue que cette campagne de pub est honnête: « La vie est Bell ». C’est vrai. La vie appartient aux corporations comme Bell. T’as privatisé la vie et acheté nos corps. Alors, se tuer, c’est te voler.

Ce que tu appelles la vie, c’est des résidus de corps à moitié morts qui tombent de la machine infernale. Bell nous dit de ne pas se tuer, mais ce qu’on entend, c’est ne gaspillez pas cette chair qui nourrit la machine-corporation. Le pouvoir a besoin de ces montagnes de lambeaux de chair humaine, sinon sur quel podium la hiérarchie s’élèverait-elle? Le suicide pour la corporation, c’est le caillou dans le soulier du capitalisme. Je suis solidaire avec les suicidés de la Terre: les mises à pied de la Bell vie. Un salarié de Bell qui se tue, ce n’est pas un suicide, mais des vacances philosophiques.

Chères vedettes instrumentalisées par Bell et sa campagne de philanthrocapitalisme qui cause pour elle-même, vous voulez faire un geste réellement utile pour la santé mentale de tous? Crissez le PDG de Bell dans un coffre de char. Invitez ensuite un gestionnaire en ressources humaines qui dira au PDG que c’est pas le coffre de char le problème, mais son attitude face au coffre de char. Monsieur le patron, j’entends ce que vous me dites. Je vous conseille de travailler sur vous pour mieux gérer votre ergonomie. Soyez plus flexible et adaptable à l’intérieur du coffre. Utilisez des souvenirs positifs pour diminuer le stress. Vous voulez la clé pour sortir? Mais la clé du bonheur se trouve à l’intérieur de vous. Essayez de faire du yoga de coffre de char zen. Mangez des fruits et faites du sport, ça aide à avoir une meilleure santé dans un coffre de char. Anxiété Canada a lancé une application gratuite pour identifier nos sources de stress et apaiser nos troubles anxieux, l’avez-vous sur votre téléphone? Non? Vous ne captez pas de signal parce que Bell a empêché le déploiement d’Internet haute vitesse dans la région? Dommage. Y’a des solutions, suffit de vouloir…

 Bell n’est pas la solution, Bell cause la cause.

 

« Vaut mieux tuer les patrons pour nourrir les cochons que de tuer des cochons pour nourrir les patrons. »

Maëlle Dubé, anarchiste de 5 ans

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