La production locale n’est pas l’autonomie alimentaire : critique politique et paysanne

La production locale n’est pas l’autonomie alimentaire : critique politique et paysanne

Ce texte a été rédigé collaborativement avec Gaspar C. Lépine et Alix Genier
8 décembre 2020 par 

PHOTO: La Gazette de la Mauricie

La question de l’autonomie alimentaire du Québec suscite un vif intérêt depuis que la pandémie de COVID-19 a mis en lumière la fragilité et les limites des chaînes mondialisées de production et de distribution alimentaires. Plusieurs idées faisant surface et encourageant les réflexions sur les façons de produire et de s’alimenter émergent et sont reçues avec un fort enthousiasme à l’Union paysanne. Les sorties récentes du Ministre André Lamontagne pour annoncer différents plans, programmes et stratégies, accompagnées d’une rhétorique de promotion du développement de l’autonomie alimentaire du Québec, illustrent bien que cet intérêt populaire a été compris par l’élite dirigeante. Cependant, lorsque l’on regarde ce qui se passe réellement dans les campagnes, on remarque rapidement que la réalité de la production agricole est bien loin de l’image séduisante que le gouvernement met de l’avant lorsqu’il parle d’autonomie alimentaire. Dans les faits, la Politique bioalimentaire 2018-2025, qui sert entre autres de guide directeur à l’élaboration de programmes de financement, propose des objectifs auxquels la paysannerie ne peut que difficilement contribuer. De plus, des données sur l’industrie porcine laissent comprendre que les concepts d’autonomie alimentaire et de production locale, répétés par nos dirigeants, s’entremêlent pour justifier le renforcement d’une agriculture d’exportation. Finalement, malgré une apparence de bienveillance de nos dirigeants, ce sont les gros joueurs du système agro-alimentaire qui tirent les bénéfices et cela se fait au détriment de l’émergence d’une agroécologie axée sur le bien-être des communautés.

Contexte local 

Pour mettre en contexte, rappelons que l’alimentation au Québec est, depuis plusieurs décennies maintenant, la chasse gardée d’un groupe fermé composé de vingt-cinq fédérations spécialisées organisées par secteurs de production. Ces fédérations, opérées par l’Union des producteurs agricoles (UPA), forment « l’interlocutrice unique, la voix officielle de tous les agriculteurs et agricultrices[1] ». De plus, elles orchestrent presque intégralement la production agro-alimentaire et exercent un contrôle important sur sa distribution. Ce sont certaines de ces fédérations qui administrent la gestion de l’offre, un mécanisme visant à arrimer l’offre à la demande de manière à stabiliser les prix par différentes mesures comme l’émission de quotas de production. Pour certains secteurs (laitier, sirop d’érable, etc.), par exemple, les agriculteur.trice.s sont contraint.e.s de vendre leurs productions à leurs fédérations respectives qui, ensuite, revendent les produits récupérés à différentes entreprises. Ces dernières, finalement, vendent où elles le veulent, notamment à l’international.

Politique bioalimentaire et industrie porcine au Québec

Dernièrement, un article du Devoir dévoilait que l’industrie porcine au Québec avait bénéficié d’un financement gouvernemental de plus d’un milliard de dollars distribué ces dix dernières années[2]. Un autre article du Devoir ironiquement intitulé Un produit exceptionnel et fièrement local commandité par la Fédération des éleveurs de porcs du Québec nous rappelle pourtant qu’environ 70 % des porcs élevés et transformés au Québec sont destinés à l’exportation[3], alimentant principalement les marchés étasuniens et asiatiques. Ainsi, et pour ce qu’on en sait, environ 100 millions en fonds publics sont investis annuellement pour contribuer à un secteur en particulier, principalement orienté vers l’exportation. Pour la comparaison, le Plan d’agriculture durable 2020-2030 du MAPAQ, dévoilé récemment par le ministre André Lamontagne, prévoit accorder un montant de 125 millions aux agriculteur.trice.s pour verdir certaines de leurs pratiques agricoles dans la prochaine décennie : un investissement huit fois plus petit que celui accordé au secteur porcin. Au passage, notons aussi que ce Plan s’est doté d’objectifs déjà atteints, notamment en ce qui concerne la réduction de la vente de pesticides de synthèse, et qu’il couvre exclusivement les pratiques de l’agriculture industrielle[4].

L’une des trois cibles identifiées dans la Politique bioalimentaire 2018-2025 parle d’ « ajouter 10 milliards de dollars de contenu québécois dans les produits bioalimentaires achetés au Québec » alors qu’une autre prévoit « accroître de 6 milliards de dollars les exportations bioalimentaires internationales[5] ». D'entrée de jeu, selon cette politique, il ne semble pas irréconciliable d’augmenter à la fois la production locale et les ventes à l’international. Qui plus est, lors des annonces récentes de différents programmes d’aide aux entreprises agricoles, le Ministre Lamontagne affirmait sa volonté d’aider les « gros » et les « petits » producteurs. Un défi immense s’impose pourtant : sept ans, dont trois années déjà écoulées, pour augmenter les volumes de production de 16 milliards de dollars. Pour l’Union paysanne, il demeure important de se questionner sur la « cohabitation » annoncée d’un modèle industriel de production orienté sur l’exportation, qui écoule ses « surplus » sur les marchés locaux à coup de semi-remorques, et du modèle d’une paysannerie émancipée capable de pourvoir les marchés locaux de l’alimentation à l’échelle provinciale. Peut-on à la fois subventionner deux modèles opposés sans s’attendre à ce que l’un soit avalé par l’autre? De fait, les cibles identifiées laissent présager que certains acteurs de la production agricole (modèle industriel) devraient bénéficier, au détriment d’autres (modèle paysan), d’un appui gouvernemental incrémenté, solidifiant ainsi leurs assises dans nos réseaux de distribution alimentaire, malgré le souhait ardent du Ministre et toute la bonne volonté gouvernementale, s’il en est une.

L’industrie porcine du Québec se caractérise par la présence d’une infime poignée d’entreprises détenant la mainmise sur l’achat des porcs abattus. En termes économiques, on parle d’un oligopole, constitué ici des Shur-Gain, Olymel, duBreton, Sollio (anciennement la Coop fédérée) et quelques autres, un concept qui n’est pas étranger aux autres secteurs de la production agricole (dans le cas de la transformation du lait, par exemple, le secteur est monopolisé par Saputo, Parmalat et Agropur). Entendons-nous : l’organisation du secteur autour des exportations n’est pas nécessairement supportée par les producteurs de porcs, bien qu’il compose le cœur du plan d’affaires de la fédération qui les représente. Dans les faits, les options offertes aux producteur.trice.s pour écouler leurs productions sont limitées et, une fois vendues à ces entreprises, celles-ci peuvent gérer la distribution comme elles l’entendent. Si les profits sont plus intéressants sur un marché étasunien que sur un marché québécois, par exemple, la marchandise alimentaire aboutira sur ce premier et nous nous retrouvons avec des filets de porc du Danemark dans nos supermarchés : c’est le propre de l’économie capitaliste globalisée qui fait de l’aliment une marchandise. 

Or, lorsque le gouvernement, avec sa Politique bioalimentaire, souhaite accroître de six milliards de dollars les exportations entre 2018 et 2025, c’est sur ces géants de l’agro-industrie qu’il fonde ses espoirs et envers lesquels les véritables retombées économiques seront dirigées. Dans les faits, les gouvernements semblent confondre la production locale et l’autonomie alimentaire, jonglant avec les deux concepts comme s’ils étaient interchangeables. Autrement dit, on nous parle d’autonomie alimentaire mais on continue de financer principalement les productions industrielles axées sur l’exportation et la distribution à grande échelle. Les petits producteur.trice.s, même s’ils occupent une place dans le discours gouvernemental, sont appelés à contribuer de manière marginale, sinon à disparaître, puisque les faits sont déjà présents : les « gros » sont plus subventionnés et composent le moteur principal vers l’atteinte des objectifs désirés. 

« L’exportation [et le marché local], ce sont des systèmes qui se nourrissent. Une entreprise qui est résiliente, une entreprise qui est compétitive va être capable d’exporter. Si elle exporte, elle a davantage de revenus. Elle est capable d’amortir encore davantage ses dépenses, ses frais fixes et tout ça et devient encore plus compétitive : elle devient encore plus compétitive sur le marché local. Alors c’est comme un cercle vertueux si on veut. »

  • André Lamontagne, Ministre du MAPAQ, lors de l’annonce de la Stratégie sur la croissance des serres du Québec (27 novembre 2020)

En somme, par sa rhétorique, le gouvernement laisse entrevoir un penchant aux apparences de sincérité pour la « petite » production locale et l’autonomie alimentaire, mais les faits subissent un véritable décalage par rapport aux actions mises de l’avant. D’autant plus qu’une production locale ne rime pas nécessairement avec une consommation locale équitable, surtout lorsque la circulation des aliments est assurée par les mécanismes marchands et globalisés de l’économie capitaliste.

Arrimer production et consommation locales

Pour l’Union paysanne, des programmes de financement adressés aux producteur.trice.s agricoles pour permettre l’accroissement de leurs volumes de production devraient avoir pour condition que les aliments produits soient obligatoirement destinés à la population locale. Plus encore, elle appelle à se mettre en garde devant ce système agricole orienté sur les intérêts de quelques entreprises qui occupent les maillons stratégiques de la chaîne d’approvisionnement agro-alimentaire. Pourquoi ne pas réfléchir à créer des incitatifs politiques favorisant le développement de coopératives de transformation régionales et décentralisées, organisées de manière à favoriser l’émergence d’une nouvelle façon de redistribuer la nourriture et les bénéfices associés? Pourquoi ne pas instaurer les conditions qui nous permettent de produire une nourriture visant à nourrir, plutôt qu’à enrichir une poignée de gros joueurs, en stimulant l’apparition de nouvelles fermes à échelle humaine? À un système qui permettrait à des acteur.trice.s aux forces égales de collaborer plutôt que de s’inscrire dans une démarche de compétitivité?

Les intérêts portés par nos dirigeants demeurent trop souvent en cohérence avec ceux des industries agro-alimentaires. En conséquence, le paysage agricole ressemble de plus en plus à une usine productiviste et les agricultures alternatives y trouvent de moins en moins leur place. Des 29 000 fermes qui existent au Québec, à peine 5 000 d’entre elles font de la vente directe aux consommateur.trice.s et parmi celles-ci, c’est environ 400 qui produisent dans la formule « agriculture soutenue par la communauté » (ASC, soit qui produisent des paniers alimentaires). Selon l’Union paysanne, le contexte place la paysannerie dans une situation d’urgence. Une urgence d'agir, de s'organiser entre nous et de créer nos conditions d’existence. Et enfin, de mettre de l’avant un concept véritablement porteur : la souveraineté alimentaire.


[1] https://www.upa.qc.ca/fr/organisation/#:~:text=Avec%20ses%2090%20syndicats%20locaux,les%20producteurs%20forestiers%20du%20Qu%C3%A9bec.

[2] https://www.ledevoir.com/economie/590674/agriculture-plus-d-un-milliard-en-10-ans-pour-l-industrie-porcine

[3] https://www.ledevoir.com/bis/590417/le-porc-du-quebec

[4] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1747618/pesticides-reduction-ventes-quebec-glyphosate?fromApp=appInfoIos&partageApp=appInfoiOS&accesVia=partage&fbclid=IwAR3mFjqgNHXESxfkHNLyXIt1ZJC2hKdrCs8WDXe75Mlte9r7ivsxky4S_z8

[5] https://cdn-contenu.quebec.ca/cdn-contenu/adm/min/agriculture-pecheries-alimentation/publications-adm/dossier/politique-bioalimentaire/PO_politiquebioalimentaire_MAPAQ.pdf?1552593128

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