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Vol XXVI No 4, mars-avril 2021, Danger: langue en péril?

La culture du ressentiment ou À la recherche du dénominateur le moins commun

La culture du ressentiment ou À la recherche du dénominateur le moins commun

17 décembre 2020 par 

Vendredi, (le 4 décembre), dans le procès sur la loi sur la laïcité, l’avocat Azim Hussain a fait part de ses inquiétudes quant aux possibles dérapages de la loi 21, en la comparant aux lois de Nuremberg, trois lois raciales adoptées par l’Allemagne d’Adolf Hitler en 1935 qui ont donné le coup d’envoi à l’Holocauste. 

Probablement que vous n’aimerez pas lire ces lignes, tout comme je ressens un profond malaise en les rédigeant. Mais à un moment donné, trop c’est trop. Il y a une limite à se faire rabaisser et accuser de tous les méfaits et de tous les outrages par ces grandes gueules qui profitent de la moindre plateforme pour distiller leur venin, et trop souvent en se cachant derrière le rideau de leur anonymat. Déjà que depuis toujours, oserais-je dire, le Canada anglais se complait à casser du sucre sur le dos des Québécois en nous affligeant de tous les qualificatifs, voilà maintenant que le moindre péquenot prétendument minoritaire se permet à son tour de cracher dans la soupe en nous accusant de tous les maux de la terre.

Et puisque les fervents de cette culture de la hargne et du ressentiment poussent les hauts cris et s’insurgent, à juste titre, en décriant le racisme, la discrimination, les injustices et les inégalités, il serait peut-être bon de leur demander de préciser quelles sont leurs cibles. Se prétendant eux-mêmes victimes, ils pratiquent trop souvent un « racisme inversé », accusant à tort l’ensemble d’une collectivité alors que les comportements décriés ne sont bien souvent le lot que de quelques-uns. Remettons donc les pendules à l’heure, quitte à brasser un peu de cette substance nauséabonde qu’on préférerait nettement garder confinée aux fosses à purin de l’histoire.

D’abord et avant tout, établissons ce fait incontestable : nous, Québécois, sommes nous-mêmes une minorité, un îlot francophone perdu dans une mer anglophone, comme on se plait à le répéter trop souvent. Et ce « nous » englobe tous ceux et celles qui, peu importe leur origine, leurs croyances, leur genre, la couleur de leur peau ou leur religion, habitent ce territoire que nous partageons et adhèrent à l’idée d’une nation commune. Cette trame de notre collectivité se tisse depuis des siècles et dans ses mailles se confondent l’héritage des Premières Nations, les labeurs et l’audace des colons français, la douleur et le courage des Irlandais, le renoncement de ces Anglais et de ces Écossais qui ont pris cause pour nous; l’apport des Italiens, des Grecs, des Hongrois, des Polonais pour qui nous sommes devenus une terre d’accueil à la faveur de la Deuxième guerre, et, plus récemment, celui des Chiliens, des Haïtiens, des Vietnamiens et autres qui font eux aussi maintenant partie de la famille.

Peuple métissé, si nous, francophones d’Amérique, sommes une minorité à la face de ce continent et du monde, nous constituons de plus une minorité historique qui a été conquise et colonisée. Normalement, selon la philosophie et les croyances de ces saboteurs du vivre-ensemble si prompts à prendre les armes au moindre accroc à la rectitude, ces trois « qualités », minoritaires, conquis, colonisés, devraient nous attirer les plus hautes sympathies et attiser les plaidoyers favorables les plus enflammés. Ce n’est pas le cas, malheureusement. Le nombril des uns semble plus grand que la vérité d’un peuple.

Est-ce que ces gens savent que Wolfe et sa bande ont brûlé tous les bâtiments, granges, hangars et maisons de la Côte-du-Sud et de la Côte de Beaupré pendant le siège de Québec? Que pensent-ils des Acadiens, dont plusieurs d’entre nous sommes descendants, et qui ont été chassés de leurs terres et déportés dans des conditions effroyables? Sont-ils au courant qu’après la Conquête, tout le commerce est passé aux mains des Anglais, et que, jusqu’aux années soixante, les Canadiens français étaient considérés comme des porteurs d’eau, des moins que rien, que la plupart ne pouvaient travailler en français dans leur propre pays? Que pendant les Événements d’octobre on a arrêté des centaines de citoyens sans mandat et même menacé certains de mort imminente sans autre forme de procès? S’il s’agissait de tout autre pays ou de toute autre collectivité où les victimes alléguées étaient de couleur, ou « racisées », ces pourfendeurs de moulins à vent monteraient immédiatement aux barricades, hisseraient le drapeau de l’intolérance et de l’injustice, prendraient la défense des opprimés. Mais non, on dirait que parce que les victimes ne sont pas de la bonne couleur, de la bonne race ou du bon sexe, leur cause est moins méritoire, les sévices qu’on leur a infligés moins graves.

Soyons sérieux. Nous ne sommes pas des victimes. Ou du moins nous ne le sommes plus. Nous avons pris notre sort en main et ne cherchons pas à infliger la cause de nos malheurs ou de nos déboires à de quelconques fantômes du passé qui viendraient toujours nous hanter. (Bien que…). Mais ceux et celles qui cherchent constamment la bête noire (?), qui alimentent leur ressentiment au moindre faux pli de l’existence, qui font dire aux mots ce qu’ils ne disent pas, travestissent le réel à la faveur d’un biais mal avisé et mal intentionné, s’érigent en moralisateurs, censeurs, guillotineurs sans preuves et sans procès, ces gens polluent l’existence morale d’un peuple tout comme les gaz à effet de serre menacent sa santé physique.

Cette triste époque me rappelle d’autres sinistres périodes historiques que nous avons traversées : le jansénisme de la fin du XIXe siècle et la suprématie de l’Église qui ont imposé l’index et la censure jusqu’à la fin des années cinquante; la doctrine marxiste qui a fait des ravages dans de nombreux cercles dans les années 70, avec son linceul de pensée unique et d’obscurantisme idéologique. Dans le palmarès des lectures de tout un chacun, un titre qui devrait figurer en tête de liste en cette ère de petite noirceur : Refus global.

 

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