Retour sur la saison de chasse

Retour sur la saison de chasse

15 novembre 2020 par 


Je vais à la pêche et à la chasse chaque jour mais j’oublie le poisson et le gibier, qui sont ce qui importe le moins.

– Henry David Thoreau

Chaque automne, au Québec, la pratique de la chasse, du trappage et de la pêche de subsistance permet à plusieurs de conserver leur souveraineté alimentaire dans une société soumise à l’industrie agroalimentaire et à l’élevage intensif. Pourtant, durant la saison automnale, il est surprenant de voir ces gens armés, vêtus de dossards fluorescents, circuler par monts et vallées avec leurs trophées de chasse sur leur véhicule. La continuité de cette pratique encore considérée comme normale et traditionnelle invite à la réflexion.

Il faut se rendre à l’évidence, les animaux ne sont pas des ressources fauniques, mais plutôt des êtres sensibles qui ont une vie sociale riche et un rôle important à remplir dans leur communauté. Peter Singer, professeur en bioéthique, explique : « Quand les animaux s’unissent pour la vie, nous disons que seul l’instinct les pousse à se comporter de la sorte, et si un chasseur ou un trappeur tue un animal ou le capture pour la recherche ou pour un zoo, nous ne nous demandons pas s’il n’a pas un conjoint qui souffrira de son absence soudaine1. » Cette façon d’aborder le monde animal est bien loin de la sensiblerie, comme le rappelle l’auteur Matthieu Ricard : « Certes, en comparaison des drames qui dévastent la vie de tant d’êtres humains dans le monde, ma préoccupation pour de petits poissons peut sembler dérisoire. Mais ce fut pour moi un premier déclic2. » En d’autres termes, l’attitude de l’être humain envers les animaux a tendance à se refléter dans son attitude envers ses semblables.

Il est clair que la consommation de chair animale est une pratique mondiale, et que bien des individus, influencés par leurs traditions et leur milieu de vie, n’ont pas ou n’y voient pas d’autres possibilités. Il est intéressant de noter à ce propos que la plupart des gens qui ont vécu une vie exceptionnellement longue et immensément créative ne mangeaient que peu ou pas de viande. L’archipel d’Okinawa, au Japon, est le lieu de vie de la plus grande population de centenaires au monde, dont la longévité et la bonne santé découlent d’une alimentation sobre et modérée constituée de patates douces, d’algues, de poissons sauvages, de légumineuses et de tofu3.

Pour tout dire, l’alimentation végétarienne, équilibrée et adaptée aux besoins individuels offre de meilleurs avantages pour la santé humaine qu’une alimentation omnivore et carnivore4. Plusieurs éminentes personnalités, dont Jane Goodall, Albert Einstein et Gandhi, ont d’ailleurs donné la priorité tout au long de leur vie à une alimentation sans produits laitiers ni carnés, qu’ils considéraient comme nuisibles à l’environnement et à leur santé physique et intellectuelle. Le philosophe Peter Singer souligne : « On dit souvent, en tant qu’objection au végétarisme, que puisque les autres animaux tuent pour manger, nous pouvons en faire autant. […] Nous ne pouvons prétendre échapper à la responsabilité que nous avons de faire un choix en imitant les actes d’êtres incapables de faire ce genre de choix5. »

Effectivement, il est avantageux pour la population de faire la transition vers une alimentation locale et saine qui, au fil des années, tendrait vers une éthique de vie végétarienne unanime. Dans cette optique, les élevages locaux ainsi que la chasse, le trappage et la pêche de subsistance seraient transitoires vers une meilleure organisation de la production alimentaire locale. Si la permaculture devient la norme, chaque citoyen aura l’occasion de découvrir les merveilles issues des plantes indigènes et des semences paysannes qui permettront de tendre vers une souveraineté alimentaire pérenne en matière de végétarisme.

Au cœur de sa lettre ouverte aux animaux, le philosophe Frédéric Lenoir précise avec justesse : « Parmi mes semblables, vos meilleurs amis sont assurément les véganes, qui ne consomment rien qui soit issu du règne animal ni de son exploitation, mais je me sens encore incapable de parvenir à cette pratique pourtant totalement cohérente6. » Le plus important est donc d’opter autant que possible pour une alimentation locale et saine, à faible impact écologique et respectueuse des êtres vivants. En définitive, il faut souhaiter que la prochaine fois qu’un humain empruntera le chemin qui mène dans les bois, ce sera en tant que poète, enfant des montagnes et du vent, ami des orignaux, gardien bienveillant des outardes et compagnon du colibri.

1. Peter Singer, La libération animale, Éditions Payot & Rivages, 2012, p. 392.

2. Matthieu Ricard, Plaidoyer pour les animaux, Allary Éditions, 2014, p. 12.

3. Annette Lavrijsen, Shinrin yoku : la forêt qui guérit le corps et l’esprit, Larousse, 2018, p. 216-218.

4. Ophélie Véron, Planète Végane, Marabout, 2017, p. 206.

5. Peter Singer, ouvr. cité, p. 393-394.

6. Frédéric Lenoir, Lettre ouverte aux animaux, Fayard, 2017, p. 15.

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