dernier numéro

VOL XXVII No 1, septembre-octobre 2021 Suzanne Tremblay

QUAND C’EST LE TEMPS DE PARTIR

PEAU D’VACHE

QUAND C’EST LE TEMPS DE PARTIR

24 novembre 2020 par 

PHOTO: Marc Lepage


Un matin, Julie sort fumer sa cigarette sans faire un bruit, espérant ne pas réveiller son conjoint rentré ivre la veille. Elle essaye de profiter de ce moment d’accalmie, seule face aux marguerites qui habillent le champ devant sa maison. Elle sait qu’au réveil de son conjoint, il explosera. Une petite voix en elle monte, certitude qu’il lui faut fuir, maintenant, avant qu’il ne soit trop tard.

Peau d’vache est l’histoire d’une femme faisant le choix de s’évader d’une relation avec un conjoint violent. Dans un conte à la fois théâtral et cinématographique, Stéphanie Pelletier, en collaboration avec Eudore Belzile et le Théâtre les gens d’en bas, offre une plongée dans le cycle de la violence et réinvente le destin des héroïnes de contes de fées. L’autrice, slameuse et conteuse participe sur scène à la narration, soutenue par un court-métrage nous permettant de ressentir encore plus intensément le vécu des personnages. Nous nous retrouvons sur le mythique cinquième rang de Padoue, où la magie prend forme sous la plume inspirée de l’autrice. La parole poétique et engagée de Stéphanie Pelletier fait l’effet d’une grande déclaration d’amour à la vie, à la nature et à nos humanités, sans détourner notre regard d’un problème social sévissant encore trop dans notre monde : la violence conjugale.

Naviguant entre imaginaire fantastique et réalité tragique, Peau d’vache témoigne avec force du chemin de résilience des victimes, un chemin parfois sinueux et souvent rempli d’obstacles. En effet, chaque fois que Julie tente de s’évader, Saint-Antoine, le Patron des objets perdus, la ramène chez elle. Elle arpente la forêt des heures entières, retournant toujours au point de départ. Cette métaphore rend bien compte des boucles répétitives du cycle de la violence, qui ont pour but de maintenir la victime sous l’emprise de son agresseur. Ces boucles se déroulent généralement en quatre phases, visant successivement à contrôler la femme par l’instauration d’un climat de tension et la perpétuation de violences physiques, verbales ou psychologiques, puis à la faire rester en la rendant responsable de l’agression et en lui redonnant l’espoir de retrouver le prince charmant du début de la relation.

On peut imaginer que c’est dans cette boucle que Julie est prise au piège malgré tous ses efforts. Lorsque ses pas l’amènent enfin à croiser une route, ce sont deux policiers qui, inquiets de sa situation, la raccompagneront chez elle pour la mettre en sécurité. Mais comment faire lorsque le plus grand des dangers n’est pas dans la forêt, mais bien dans son foyer? C’est ce que vivent quotidiennement des femmes cherchant de l’aide et dont l’entourage, par méconnaissance, ne saura pas toujours détecter les signes de violence conjugale et aider les femmes à assurer leur sécurité. Cela nous rappelle qu’il ne s’agit pas seulement de l’affaire des victimes, mais que nous pouvons toutes et tous jouer un rôle dans la reprise du pouvoir des femmes sur leur vie, en nous sensibilisant à la violence conjugale et en réfléchissant, avec les victimes, aux solutions qui leur conviennent.

Finalement, Julie se transforme sous nos yeux jusqu’à définitivement rompre les termes du contrat et à devenir introuvable, inatteignable, évaporée dans la nature... Peau d’vache rend hommage à la capacité des femmes de se libérer de l’oppression et fait un rappel essentiel : il est possible de vivre sans violence.

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