dernier numéro

Vol XXVI No 1, septembre-octobre 2020, Diverses nouvelles

Journal de Falardeau en Bolivie à Rimouski

Journal de Falardeau en Bolivie à Rimouski

3 octobre 2020 par 

« Soyez réalistes : demandez l’impossible. »

Jay Du Temple, Occupation Double 2020 

Y’a de ces matins où on se lève en voulant changer le monde. On se dit : « Aujourd’hui, je fais un Alec Castonguay de moi-même! » Alors, je me suis déguisé en journaliste sérieux et objectif dans le but de faire un reportage de fond en suivant un acteur de l'actualité dans son quotidien. M’inspirant d’Alec crème-de-jouvence Castonguay, j’ai embarqué dans le char de Jules Falardeau pour le suivre direction Rimouski afin d’assister à la projection de son documentaire « Journal de Bolivie » à propos de l’héritage politique et spirituel de Che Guevara 50 ans après sa mort. Je sentais que ça n’allait pas être de tout repos, car pour moi, prendre le maquis, c’est manger des sushis.

Pour les fins limiers qui se demandent si Jules Falardeau est bel et bien le fils-de ? Et bien oui, il est effectivement le fils de la documentariste Manon Leriche. Donc, mercredi matin fin septembre, Jules passe me prendre pour débuter ce périple vers le bas du fleuve. Sitôt dans l’auto, je me dis que demanderait Alec Castonguay à ce cinéaste révolté? Je remarque une première contradiction, alors j’attaque. « Tu ne trouves pas ça problématique pour un militant indépendantiste de porter une casquette de la NFL, la ligue américaine de football? » Il me répond que non, qu’il aime ce sport tout simplement.

Je renchérie tel un scalpel dans la plaie de la vérité : « Pourquoi ne pas porter quelque chose qui mettrait le Québec de l’avant, comme une casquette de la fromagerie des Basques? Le fromage en crotte est une valeur québécoise après tout. » Je me félicite de cette répartie à la fois perspicace et dégourdie. Je me dis qu’Alec serait fier de moi. Malheureusement, Jules se contente de rire. Je décide de délaisser les questions intimes, qui visiblement le chamboulent, et d’enchainer sur des thèmes davantage en lien avec son film et l'engagement politique radicale. « Ton film ne fait-il pas l’apologie de la violence? » Il rigole encore, soupir, et me répond qu’il n’est pas question de violence, mais d’une lutte pacifique armée. Pas certain de comprendre ce qu’il veut dire. Mais je sens que je le titille. J’attaque de plus belle : « Dis-moi Juju, quel est le public cible de votre film? » Wow! Cette question assez complexe et très pointue m’a littéralement été soufflé par l’Archange Castonguay de Lourdes. Ça sent le prix Judith-Jasmyne. En effet, la question est bonne, car toute marchandise doit avoir un public cible clair pour trouver ses consommateurs. Lorsque des producteurs de talent se réunissent pour discuter d’un projet culturel, c’est la première question qu’ils se posent avant même de savoir de quoi ils parlent : « Quelle est le public cible? Homme blanc de 18 à 35 ans avec une carte de crédit? Femme  célibataire avec une carte de crédit? Baby boomer nostalgique avec une carte de crédit? Banlieusard possédant un char, une piscine, un cancer de la peau et une carte de crédit? » Au lieu de me répondre tel un gentleman, il s’allume une clope et monte le sons de la radio. Je me taie. À l’intérieur de moi-même, je me dis qu’un documentaire sans vedette, est-ce réellement un documentaire pertinent? Tout comme une chronique culturelle qui ne mentionne ni ne cite aucune célébrité, est-ce digne d’intérêt? Jay du Temple nous répondrait sans doute que « sans la révolution on est qu'un n’éternel dirigé ». Je garde cette réflexion pour une prochaine fois, lorsque sera à l’affiche un documentaire avec Guillaume Lemay-Thivierge à propos des enfants soldats qui conduisent des tanks sans permis de conduire en pétant la balloune. Si tu bois, conduis pas, c’est facile à comprendre, même pour un enfant.

 

« La seule chose qui compte, c’est l’enthousiasme avec lequel l’ouvrier va ruiner sa santé en échange des quelques miettes qui assurent sa subsistance. »

Jay du Temple, guévariste de la croissance personnelle

 

J’ai finalement assisté à la projection et je peux vous dire que ce film manque cruellement de potin sur le Che. Dans un style qui rappelle l’âge d’or de l’ONF, le réalisateur donne la parole à une trâlé de quidams. J’aurais préféré en apprendre plus sur la vie intime du Che, l’humain ordinaire, le quotidien de l’homme derrière le bérêt, voir des images du révolutionnaire en bobette qui mange des Corn Pops, qui rénove sa maison ou qui cuisine sur le BBQ en rigolant. Comme le fait si bien Jean-René Dufort avec nos politiciens de la trempe à Maxime Bernier où on peut mieux admirer l’humain attachant qui se cache sous ses petits propos racistes, misogynes et climato-négationnistes. Mais non. Nous avons eu droit à un film sur la création de « l’homme nouveau » (expression du Che) qui se cache en chacun de nous; un film qui questionne le passé pour nourrir le présent en abordant la quête de liberté d’hier à aujourd’hui, le tout parsemé de citations d’Ernesto Guevara. Des vieux rêves de socialiste hyperactif. Pour moi la liberté, c’est Jay du Temple qui anime OD avec du vernis multicolore sur les doigts et des cheveux teints en jaune et rose. Voilà un homme Noovo, libre et sans compromis! D’ailleurs, ne reculant devant rien, la page internet de l’émission culturelle de Radio-Canada Bonsoir Bonsoir titrait dernièrement : « JAY DU TEMPLE TRIPPE MANUCURE ». Voilà un bel exemple de média libre et indépendant! Jules devrait s’en inspirer. Développant cette position esthétique révolutionnaire, l’article nous explique que Jay « était le premier dans la file d’attente lorsque les salons de manucure ont rouvert leurs portes. Il a même convaincu Jean-Philippe Wauthier de l’accompagner. » Un dream team de l’insurrection! On va se le dire, le Che avait certaines qualités, mais il n’était pas très woke. Je me rappelle de la fameuse déclaration de Jay du Temple à l’ONU : « Le Cutex ou la mort! ». L’omniscient JP Wauthier lui a d’ailleurs demandé à la télé d’État ce qui motivait l’animateur woke d’Occupation Double : « Vous me demandez ce qui me pousse à l'action? C'est la volonté de me trouver au coeur de toutes les révoltes contre l'humiliation, c'est d'être présent, toujours et partout, chez les humiliés en armes. » Libérer à la fois son esprit ainsi que le système politique des formes d’oppression, voilà ce qu’est une Double Occupation.

D’un point de vu marketing et branding, ce film est un échec. Dans la salle en mode covid, se trouvaient des hommes et des femmes de 14 à 70 ans, des Rimouskois de tout genre, des Sénégalais, un Bolivien en compagnie de sa femme québécoise, tous réunis et animés d’une solidarité qu’inspire ce film. Vous avez bien lu, ce film s’adresse à tout le monde, il vient chercher ce que nous avons d’humain en nous peu importe d’où l’on vient et qui l’on est. Misère. J’ai bien hâte de voir ses recettes au box-office. Ça sent l’échec à plein nez. Autrement dit, on est loin d’Avengers.

Étrangement incapable de retrouver monsieur Falardeau pour le lift du retour, je dûs revenir à Montréal avec l’aide de ma mère. Sur la route, regardant de façon mélancolique par la fenêtre de l’auto parsemée de gouttes de pluie, je me sentais comme le nouvel Alec Castonguay.

 « Non seulement je ne suis pas modéré, mais j'essaierai de ne jamais l’être. »

Jay du Temple, l’homme Noovo

 

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