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Vol XXVI No 1, septembre-octobre 2020, Diverses nouvelles

Que deviennent les villages qu’on a fermés?

Que deviennent les villages qu’on a fermés?

L'auteur est journaliste de l'Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada
25 septembre 2020 par 


Il y a 50 ans, le 22 septembre 1970, 3000 personnes se retrouvaient dans l’église de Sainte-Paule pour protester contre la fermeture annoncée de leurs villages. Deux autres Opérations Dignité suivront en 1971, à Esprit-Saint et aux Méchins.
Le Mouton Noir propose une série de trois textes pour voir ce qu’il reste de cette mobilisation historique.

Quelque part sur le bord d’un chemin forestier d’un plateau bas-laurentien, cinq marches de ciment ne mènent nulle part. C’est tout ce qu’il reste de l’église de Saint-Thomas-de-Cherbourg. L’édifice religieux a été démoli au moment de la fermeture du village, en 1971, dans le cadre d’un projet pilote qui a rayé dix localités du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie de la carte. Quatre-vingts autres auraient dû suivre, mais les Opérations Dignité en ont décidé autrement.

Difficile de croire qu’il y a un demi-siècle, ces terres situées au pied des Chic-Chocs étaient dédiées à l’agriculture. La végétation a repris ses droits et aujourd’hui, les coupes forestières sont la seule activité dans le coin. Un peu plus loin, il y a du monde au cimetière, dont l’herbe a été fraichement coupée. Une famille originaire de Saint-Thomas est venue se promener sur les terres de sa jeunesse, qu’elle a quittée en 1969. « On est partis là où il y avait de l’ouvrage », lance un vieil homme. Une partie de cette fratrie de 13 enfants, qui vivait sur le 9e rang, s’en est allée à Timmins en Ontario. 

« On est probablement la dernière génération qui va se souvenir du village », témoigne Régis Crousset, un autre natif de Saint-Thomas-de-Cherbourg parti vivre à Matane à l’âge de 19 ans. Le départ s’est fait sans tristesse, nous dit-il au téléphone : « On était déjà un peu partis, on allait à l’école à Matane depuis plusieurs années. On a toujours eu un peu la ville dans la tête même si on restait là, car c’est un village qui n’avait pas grand distraction. »

En ville, la famille Crousset (les parents et cinq enfants) est allée vivre dans une des deux rues réservées aux relocalisés des villages fermés. « C’était des logements très convenables et modernes », se souvient celui qui a ensuite été facteur pendant 30 ans. « Surtout pour les mères de famille : il y avait le poêle électrique, tandis qu’à Saint-Thomas, même quand ça a fermé en 1971, on était encore au poêle à bois. » 

La nostalgie a fini par rattraper M. Crousset : il fait partie des administrateurs du groupe Facebook « Les amis de Saint-Thomas-de-Cherbourg », qui est relativement actif (1152 membres et pas moins de 13 publications dans le mois précédant l’écriture de ces lignes). Dans celui-ci, les anciens du village peuvent se remémorer des souvenirs et partager de vieilles photos. Saint-Thomas dispose également de son site internet où l’on peut notamment lire l’histoire de 16 familles passées par ce village qui n’aura vécu que 33 ans, et qui continue d’exister dans l’au-delà grâce à internet.

« Si le village était resté ouvert, peut-être qu’on ne serait pas restés si attachés, avance Régis Crousset. Il est décédé dans la fleur de l’âge, et c’est comme si les souvenirs qu’on en a étaient d’autant plus forts. »

Environ 1000 personnes, anciens habitants et leur descendance, se sont même réunies à Saint-Thomas en 2015, où un chapiteau avait été installé pour l’occasion et une messe organisée. Verra-t-on la même chose en 2021, pour la célébration des 50 ans de fermeture? Rien n’est moins sûr, puisque le virus risque encore de roder.

Autres villages, autres destinées

À une douzaine de kilomètres de là, l’ambiance est totalement différente à Saint-Paulin Dalibaire. Ce village a lui aussi été fermé, mais il a depuis repris vie sous une forme différente : de nombreux campeurs y ont installé leur résidence d’été sous forme de roulotte, et il y a même un parc de jeux pour enfants! L’hiver, l’animation est assurée par le Relais Saint-Paulin, qui est situé à l’emplacement de l’ancienne église et qui reçoit les motoneigistes qui se promènent dans la région.

C’est sur le perron de celui-ci que nous croisons deux bénévoles de l’Association des chasseurs et pêcheurs de Cherbourg-Dalibaire, qui passent l’été ici (ils se disent eux-mêmes « squatteurs » sur les terres publiques) et qui viennent d’aller tondre la pelouse dans les cimetières de Saint-Thomas et de Saint-Paulin.

Lorsque les villages ont été fermés, les habitants se sont vus offrir deux choix pour leurs défunts : soit ils étaient exhumés et transférés dans le cimetière de la municipalité à laquelle le village fermé était rattaché, soit les sépultures restaient là et la municipalité se chargeait de leur entretien – même si, étrangement, il semble qu’aujourd’hui ce soit des volontaires qui le font gratuitement.

« Il y a sept ou huit ans, je suis allé là et j’ai vu que les pierres tombales étaient fracassées, raconte le coordonnateur du Centre de mise en valeur des Opérations Dignité, Martin Gagnon. C’est dans une zone de chasse et certains s’amusent à tirer du fusil. J’ai avisé les gens de ces différentes communautés, et ils sont allés retaper les sites! C’était de toute beauté. »

Aujourd’hui encore, il y a des enterrements de temps en temps dans ces cimetières, ainsi qu’en témoignent certaines inscriptions sur les sépultures.

Un potentiel touristique

À une vingtaine de kilomètres de Cap-Chat, Saint-Octave-de-l’Avenir se trouve dans un site extraordinaire, surplombé par le parc de la Gaspésie et ses sommets emblématiques. C’est le seul village pour lequel une reconversion a été prévue, à savoir un camp de cadets qui a fermé en 2005. Cela a notamment permis de sauver l’église et l’ancienne école.

L’ex-localité est maintenant un site touristique prisé, où trône une auberge flambant neuve, le Village Grande Nature Chic-Chocs. Ironie du sort, alors que dans les années 1970 on a détruit les maisons, une dizaine de chalets ont depuis été bâtis pour accueillir les touristes, nombreux lors de la visite du Mouton Noir à la fin août. Il faut dire que le coin ne manque pas d’attraits : randonnée et VTT en été, motoneige et ski de fond en hiver, ou simplement la contemplation de la beauté de la nature gaspésienne…

Ultime pied-de-nez à l’histoire, le propriétaire des lieux a acquis l’église de Saint-Octave en 2017, où sont organisés entre 8 et 15 mariages par an. Comme quoi, on peut fermer les villages, mais il est fort difficile de leur enlever la vie, même après un demi-siècle.

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