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Vol XXVI No 1, septembre-octobre 2020, Diverses nouvelles

Le conspirationnisme fabriqué en laboratoire

Le conspirationnisme fabriqué en laboratoire

21 septembre 2020 par 


De toutes les tendances mises en évidence par la pandémie, peu auront autant fait réagir que la cause conspirationniste. Des effets allégués de la 5G jusqu’au réchauffement climatique, en passant par la manipulation de masse par l’industrie ou les gouvernements, et nombre d’autres idées d’apparence farfelue, les théories « alternatives » ne cessent de croître. Malgré l’exaspération qu’elles peuvent causer, ces théories ont le mérite de nous faire réfléchir à notre dépendance à l’information, ainsi qu’à notre rapport à la connaissance, à la vérité, et aux autres.

CRISE DE CONFIANCE

Au coeur de la pensée conspirationniste se trouvent un profond mépris et un bris de confiance à l’égard des autorités scientifiques. Bien qu’on puisse justifier cette attitude par une prédisposition aux procès d’intention ou par une psychologie aux tendances paranoïaques, on doit admettre que l’histoire récente ne manque pas d’exemples où le processus scientifique a échoué de façon catastrophique.
On peut recenser deux grandes tendances dévastatrices : les études bidon et les conflits d’intérêts. On peut penser par exemple à l’affaire Sokal de 1996 qui a exposé les graves lacunes dans le processus d’évaluation par les pairs qui ont permis la publication d’articles bidon. Cette farce, répétée à maintes reprises, expose chaque fois un processus vulnérable. Comme le reste des mortels, les évaluateurs d’articles — gardiens de la vérité scientifique — sont vulnérables aux influences sociales, économiques et politiques et peuvent se plier aux structures narratives dominantes et favorisées des milieux politiques et industriels afin d’assurer la survie de leur emploi et de leur financement de recherche.

Il serait ridicule de discréditer l’entièreté de la démarche scientifique en raison de certains ratés, mais il importe de considérer comment la communauté scientifique gère la dissidence.

LE DROIT DE DOUTER

On peut remonter jusqu’à Euclide pour retrouver des rudiments de logique qui offrent des pistes de réflexion : « Ce qui peut être affirmé sans preuves peut être nié sans preuves. » Dans un contexte de culture populaire, on dira : ce qui peut être affirmé sans preuves intelligibles pour le commun des mortels peut être nié avec ce qui a l’apparence d’une preuve pour le commun des mortels.

Or, comment la communauté scientifique peut-elle aborder cet argument sans tomber dans le sophisme d’autorité? On citera par exemple d’éminents scientifiques déchirant leur chemise dans les médias, déplorant qu’on ne reconnaisse pas leur expertise en dehors des sphères académiques, ou encore des vulgarisateurs et des vulgarisatrices qui dénigrent publiquement les tentatives médiocres de pseudo-recherches faites par des individus ne possédant pas les compétences pour générer des conclusions scientifiques probantes. Bien que leurs propos soient véridiques, l’argument se réduit à mesurer la crédibilité par son contenant et non par son contenu.

À défaut d’une preuve intelligible, il serait complètement déraisonnable de se priver du droit de douter à l’ère des fake news, de l’infobésité, et des infopubs bourrées d’individus en sarraus blancs. Si nous ne pouvons nous fier à la source pour juger de sa véracité, il convient de s’attarder au contenu...

PROFESSION DE FOI

On peut trouver des propositions intéressantes dans les recoins peu explorés de l’épistémologie. Les philosophes Edmund Gettier et Bertrand Russel soulèvent le problème des critères nécessaires et suffisants pour distinguer connaissance et croyance.

Gettier identifie trois critères pour faire cette distinction. Premièrement, la connaissance est vraie : on peut croire à quelque chose de faux, mais on ne peut connaître quelque chose de faux. Deuxièmement, on doit y croire : connaître implique forcément de croire, mais croire n’implique pas forcément de connaître. Finalement, il doit exister une justification crédible, dans le sens de la logique pure, de croire.

Armé de cette réflexion, on peut soumettre à l’exercice un concept scientifique litigieux, par exemple l’origine humaine du réchauffement climatique. Pour remplir le premier critère, nous tiendrons pour acquis que le réchauffement climatique d’origine humaine est vrai. Pour le deuxième, nous croyons que le réchauffement climatique d’origine humaine est vrai. Il ne reste qu’à trouver une justification crédible d’y croire. On pourrait s’appuyer sur l’immense documentation scientifique, mais la quantité n’est pas une preuve de vérité. (Pensez à la théorie géocentrique démontrée comme fausse malgré une documentation étoffée.) On pourrait aussi s’appuyer sur la notoriété des experts qui soutiennent la thèse, mais il s’agirait d’un sophisme d’autorité qui ne prouve rien. On pourrait aussi invoquer le consensus scientifique autour de notre thèse, mais il s’agirait d’un paralogisme d’argument populaire (ad populum).

La conclusion est probante : il nous est formellement impossible de connaître la vérité, d’autant plus lorsqu’elle sort de nos domaines d’expertise. Derrière notre illusion de savoir se cache une montagne de « faits » entièrement issus de la croyance, empilés telles des briques dans une structure rendue cohérente par des années d’éducation et de culture populaire.

AU BÛCHER

Une fois que nous avons établi que l’essentiel de notre connaissance relève de la croyance, il devient plus aisé de voir comment différents biais cognitifs peuvent mener aux théories conspirationnistes : si rien n’est vrai, tout est possible. Combiné au biais de confirmation qui nous pousse tous inconsciemment à valider notre vision du monde dans ce que nous percevons, il est possible de retrouver au sein des théories complotistes tous les patrons d’oppression réels et perçus, projetés tous azimuts.

Il est ensuite facile de tomber dans la facilité de déconstruire ces patrons en pointant leurs biais respectifs et ainsi prétendre déconstruire l’« argument » d’autrui en le plaçant sur le bûcher de la raison. Cependant, il est bon de se souvenir que dans l’extrême majorité des cas, outre les débats entre experts, il s’agit de différends basés sur des croyances et non sur des connaissances et que, sur le fond, ce que nous considérons être le bûcher de la raison n’est en fait que le bûcher de la foi. Nous transformons ainsi la rigueur, l’incertitude et l’éternelle remise en question des dogmes associés à la science pure en simple dogme religieux de la science populaire. En ce sens, peu importe le camp, le débat possède dorénavant toutes les caractéristiques d’une guerre religieuse : nos croyances contre les leurs. Une situation sans dialogue et sans issue, qui donne presque envie de croire à une solution simpliste, comme si Bill Gates nous contrôlait avec ses micropuces.

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