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Vol XXVI No 1, septembre-octobre 2020, Diverses nouvelles

Jours troubles et postface

Jours troubles et postface

21 septembre 2020 par 


L’école est un lieu d’apprentissage et la vie en est le cadre. Or les derniers mois furent d’une fulgurance propice à des expériences. Le personnel scolaire a répondu présent et n’a pas été sourd aux requêtes, aux changements de cap improvisés, ni aux modernisations requises pour mettre à distance la relation maître-élève. Ce personnel peut dire : « Ce n’était pas facile, mais on l’a fait! » Toutefois, on peut douter que les leçons qu’on aura apprises de cette pandémie demeurent une priorité.

Le système a dû se réinventer (ah ce mot!) et dorénavant plus rien ne sera pareil! Vraiment? Convoquons la raison pour aller au-delà des idées reçues qui engourdissent le penseur et lui confisquent sa réflexion. L’école repose sur sa propre grammaire dont les codes et les usages sont tenaces, ancrés profondément et rendent difficiles des changements à long terme. Tyack et Cuban1 l’ont démontré : des tentatives pour réformer l’enseignement n’ont pas souvent réussi à modifier ce qu’ils ont désigné par la « forme » scolaire, sa «  grammaire » : un enseignant face à un groupe situé dans une classe, des regroupements d’élèves par niveaux distincts, une division du temps suivant une grille de matières à raison de cinq jours par semaine et rythmée par les saisons. Pour ces chercheurs, la plupart des changements en éducation, qu’ils soient programmés ou non, échouent parce qu’ils se heurtent à cette grammaire robuste, socialement construite au fil du temps et légitimée par une perception chimérique d’efficacité fonctionnelle.

Posons-nous la question : après cette pandémie, y a-t-il des éléments réinventés ou modifiés dans la forme scolaire qui seront rembarrés par les règles grammaticales du milieu ou qui survivront à 2020?

Tout d’abord, nommons certains faits : l’élève peut apprendre ailleurs que dans une classe et n’est plus de la fiction le rêve de certaines organisations d’une formation à distance ou en mode virtuel (Sofad, Fadio) . La formation à distance s’est fermement invitée en tant que palliatif pendant la pandémie. L’écueil, c’est qu’elle ne saura résister à l’opinion du monde de l’enseignement et de la population qui croit que la qualité n’y est pas la même, que la crédibilité d’une telle approche est douteuse, que seuls les élèves dotés d’une autonomie exemplaire y progresseront. Que ce type de formation est une bouée de sauvetage et que des élèves qui n’ont pas besoin du prof pour réussir puissent s’y brancher (de leur domicile) et ainsi libérer du temps pour les élèves en difficulté assis en classe est une possibilité intéressante. Une telle combinaison est vraiment formidable, pensons-y! Mais déjà la Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants s’est prononcée contre la formation à distance qui entraîne une baisse de la qualité des apprentissages2.

Vient ensuite une nouveauté que les actrices et les acteurs en éducation n’auraient pas crue voilà six mois : « Au Québec, la fréquentation scolaire est obligatoire pour les enfants de 6 à 16 ans, qu’ils soient à l’école ou à la maison »,  a rappelé le ministre Roberge, d’un ton qui tranchait avec le discours (celui du « c’est le temps des vacances… ») qu’il tenait à la mi-mars3. Donc aux yeux du ministre de l’Éducation et du système qu’il dirige, l’école à la maison et l’école en classe sont dorénavant à égalité. Assurément, il s’agit d’un avis dont n’ont jamais, au grand jamais, bénéficié les familles qui choisissaient de scolariser leurs enfants à domicile, au contraire, ce même ministère les embêtait avec des obligations technocratiques. Ce discours opportuniste et politique ne sera toutefois plus entendu durant les prochaines années et le système reviendra à sa grammaire de base : l’élève assis en classe devant son prof. Maintenir ce discours et cette ouverture serait constructif.

Dans toute cette crise, il y a bien une prémisse qui aura été balayée : le parent connaît son enfant mieux que quiconque, mieux que son enseignante, mieux que son enseignant. Trois mois à côtoyer leur rejeton ont rendu mabouls bien des parents au point de leur faire croire qu’ils avaient mis au monde un monstre. Et leur faire admettre qu’après tout, l’enseignant conduit leur enfant mieux qu’eux. Qui est donc cet être vivant qui depuis trois mois refait surface, se pointe à l’arrière-plan de mon Zoom ou dans mon réfrigérateur, me harcèle, m’énerve, m’exaspère? Qu’elle est loin l’incrédulité du parent face au prof lui disant : « Votre fille est hyperactive, elle a un déficit d’attention, un trouble du spectre de l’autisme. » Impossible! Et puis après trois mois : « Vite, vite reprenez-la, chu pu capable : elle est trop ceci ou trop cela! » Est-ce que septembre verra le retour de la syntaxe scolaire basique? Que nous restera-t-il de ces jours troubles où se réinventait l’école?

1. David Tyack et Larry Cuban, Tinkering toward Utopia. A Century of Public School Reform, Harvard University Press, 1995.

2. CTF⁄FTC, « Tout ne va pas bien dans le monde de l’éducation! », juillet 2020, www.ctf-fce.ca/fr/tout-ne-va-pas-bien-dans-le-monde-de-leducation/

3. Caroline Plante, « Après avoir évoqué des “vacances” pour les élèves », Roberge durcit le ton, L’actualité, avril 2020, https://lactualite.com/actualites/apres-avoir-evoque-des-vacances-pour-les-eleves-roberge-durcit-le-ton/

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