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Vol XXVI No 1, septembre-octobre 2020, Diverses nouvelles

FJORDRITUDES

FJORDRITUDES

21 septembre 2020 par 


Ça va faire deux ans que j’ai quitté le Saguenay—Lac-Saint-Jean pour venir vivre au Bas-Saint-Laurent. Mais croyez-moi, je lis Le Quotidien tous les matins. C’est peut-être ça, l’exil? Ne jamais vraiment partir?

C’est le 14 septembre prochain que débuteront les travaux du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) pour le projet d’usine de liquéfaction de gaz naturel et de terminal maritime gazier Énergie Saguenay. L’étude du dossier par l’organisme devrait occuper l’actualité régionale jusqu’au début 2021.

Déjà, la genèse même de la démarche d’évaluation environnementale a souffert de critiques. Le choix de diviser l’étude des projets Énergie Saguenay et Gazoduq, pourtant complémentaires, a soulevé l’ire. L’étude sur la conduite gazière de 750 km qui doit ceinturer le territoire de Rouyn-Noranda jusqu’à Saguenay sera faite conjointement avec le fédéral dans les prochains mois. Plusieurs ont dénoncé cette décision de scinder les études, ce qui ne permet pas d’obtenir une évaluation globale des impacts. Cette forme de dilution dans le processus donne l’impression d’un choix politique du gouvernement Legault, lui qui s’est fait, jusqu’à tout récemment, un partisan enthousiaste de la réalisation de GNL. Ajoutez à cela l’appui aucunement réfléchi de la totalité des élus et des élues de la région, moins Sylvain Gaudreault, et on peut effectivement mettre en doute la possibilité de mener une véritable évaluation environnementale.

La nomination de Denis Bergeron comme président de la commission du BAPE a aussi soulevé beaucoup de questions. Denis Bergeron a œuvré pendant 16 ans comme consultant dans le milieu des entreprises pétrochimiques. Il est commissaire au BAPE depuis 2011.

Les audiences s’ouvriront donc dans une région polarisée. La Ville de Saguenay n’a pas hésité à débloquer des deniers publics pour soutenir la campagne « Je crois en ma région », qui se présentait comme un mouvement citoyen, tout comme on met un déguisement dans un bal costumé. Mon ancienne camarade Karine Trudel, tombée au combat des élections fédérales, a reçu un salaire de 33 000 $ pour jouer quelques mois l’égérie de ce mouvement aucunement spontané. L’affaire a fait patate, mais l’appui au projet est quand même bien présent au sein de la population régionale. Plusieurs voient ce projet, et quelques autres tout aussi « méga », comme leur unique planche de salut. Il faut connaître le chauvinisme des gens de la région pour comprendre comment ça va être gros et beau!

CONTINUER DE DIRE NON

La résistance citoyenne s’organise depuis les tout débuts, sans pourtant profiter d’aucune aide financière des institutions gouvernementales. La Coalition Fjord, bien soutenue par la sphère militante écologiste au Québec, mène la charge et prépare une participation importante aux travaux du BAPE. L’enjeu bénéficie également d’une couverture aiguisée du journal Le Devoir qui suit le dossier attentivement. Il faudra voir comment vont se déployer les stratégies des partisans et des opposants pour que le débat puisse se faire. Il faudra un certain équilibre.

Le gouvernement Legault a jusqu’à tout dernièrement montré son enthousiasme pour la réalisation de ce projet. Le ton semble cependant changer. La semaine dernière, le site Web de La Presse a dû modifier le titre d’une nouvelle publiée plus tôt qui indiquait que Québec n’investirait pas dans le projet de GNL. L’enthousiasme fut de courte durée, car on annonçait en fait que Québec n’investirait pas « seul » dans le projet. Reste à savoir à quelle hauteur le gouvernement compte investir dans un complexe industriel qui pourrait repousser ses prétentions écologiques dans la stratosphère des menteries politiques.

L’entreprise est colossale et exige des investissements considérables. C’est probablement la raison pour laquelle ce projet ne se fera pas. Déjà plusieurs investisseurs d’abord intéressés, dont le milliardaire Warren Buffet, ont choisi de ne pas financer Énergie Saguenay. Les prétentions selon lesquelles le gaz naturel serait une énergie de transition ne tiennent pas la route et cela inquiète la finance.

L’absence de vision, de planification ou même de projets concrets pour assurer le développement durable des régions périphériques fait en sorte que des projets aussi incertains qu’Énergie Saguenay, aussi malsains, apparaissent comme des oasis. Pourtant je connais beaucoup de penseurs, de rêveuses et de créateurs de nouvelles réalités qui auraient beaucoup de solutions de rechange à proposer. Ils devront être entendus.

Moi, amoureux du fjord et des bélugas, j’espère que ce projet sera rapidement mis dans les poubelles de l’histoire, avec tous ceux qui ont tenté de nous faire croire que nous ne pouvions aspirer à mieux.

POUR ALIMENTER LA RÉFLEXION

Marc-Urbain Proulx, professeur à l’UQAC, l’un des trop rares penseurs du développement territorial, signait, en 2019 aux Presses de l’Université du Québec, Splendeurs, misères et ressorts des régions, un ouvrage accessible et bien étayé qui dresse un bilan critique et articulé des politiques et philosophies qui ont guidé le développement régional québécois depuis le début du 20e siècle. Pour le néophyte ou l’habitué, cette lecture permet de mieux comprendre le contexte actuel, de toute évidence en fin de cycle.

L’auteur énumère les leviers dont disposent ou doivent disposer les acteurs régionaux pour reprendre leur place : entre autres, la décentralisation, la planification territoriale, la médiation et la prise en main territoriale. Il appelle à un nouveau cycle de développement régional qui permettrait de relancer les économies régionales par de grands projets dans des créneaux porteurs, accompagnés d’une constellation d’acteurs en périphérie qui participent eux aussi à l’activité économique.

Bémol : Proulx plaide pour la multiplication des mégaprojets extractivistes et semble complètement éluder l’enjeu du réchauffement climatique. On ne peut l’extirper de ses paradigmes d’économiste classique.

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