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Vol XXVI No 1, septembre-octobre 2020, Diverses nouvelles

Confinement intellectuel

Confinement intellectuel

21 septembre 2020 par 


Elle habite sa maison depuis cinq décennies. Elle était hyperactive sur le plan social. L’un de ses loisirs préférés stimulait son intellect1.

Le confinement l’a clouée à domicile. Exit les multiples parties de bridge sollicitant sa mémoire et exigeant d’elle stratégie et observation. Exit les sorties sociales et culturelles permettant de garder le compte des jours.

De tout cela, rien n’est revenu comme avant, hormis la possibilité du restaurant entre copines. Sauf que son cercle d’amis et d’amies rétrécit avec le temps qui ne fait qu’avancer. Tout comme elle, ses camarades frôlent ou dépassent les 80 ans. Certains et certaines refusent de sortir. Et le bridge n’est pas près de reprendre, alors que les spectacles recommencent à peine.

Cinq mois de ce confinement intellectuel et social ont accéléré ses pertes cognitives aussi rapidement que le nombre quotidien de cas du satané virus. Le grand responsable? Le manque de stimulation intellectuelle. La dégradation de sa mémoire à court terme ne lui permet plus d’emmagasiner les nouvelles informations. Certains de ses souvenirs lointains demeurent désormais oubliés à jamais. Certains mots ne lui viennent plus en tête. Des tâches pourtant répétées maintes et maintes fois représentent une nouvelle activité à réapprendre, voire à abandonner. Exit alors la démence et l’Alzheimer comme coupables de cet état. Blâmons plutôt cet accident vasculaire cérébral (AVC) datant de plus de 10 ans, suivi de plusieurs petits AVC à peine perceptibles. Blâmons aussi le confinement qui a mis le pied sur l’accélérateur de ses pertes cognitives : elle ne connaît plus son propre fonctionnement.

Les activités deviennent de plus en plus limitées. Sa capacité d’attention ne lui permet plus de lire. La réalisation quotidienne d’innombrables peintures à numéros fait de sa tablette le prolongement de ses mains. Cette désormais meilleure alliée ne la quitte plus pendant l’écoute inactive d’émissions télévisuelles. Son corps ressent de nouvelles douleurs au nerf sciatique et souffre de l’immobilité du confinement.

La télévision présente dans quatre pièces de sa maison demeure ouverte une bonne partie de la journée. On y entend souvent les nouvelles crachées en continu. Quelles activités reprendront cette semaine? Que révélera cette téléréalité qu’est la messe quasi quotidienne servie sous forme de conférence/point de presse? Quel nouveau programme offrira ce bon samaritain de gouvernement fédéral? Quelles pirouettes ce sauveur provincial girouette et son acolyte médical vedette offriront-ils en spectacle? Avez-vous pensé aux aînés confinés à domicile? Ceux qui paraissent juste assez autonomes, mais qui ne le sont plus vraiment. Ceux qui ne devraient plus conduire tellement ils se perdent et hallucinent les mouvements des autres voitures. Avec les retards à la SAAQ, la lettre exigeant la passation d’un examen médical, visuel et pratique en vue du renouvellement de son permis de conduire n’est pas encore arrivée dans sa boîte aux lettres, comme prévu en juillet. Quasi-absence de sorties, deux voitures devant sa porte et un conjoint encore assez en forme pour conduire : la nécessité pour elle de prendre sa voiture est réduite à zéro. Un mal pour un bien dans ce cas-ci.

Avant le confinement, elle s’en sortait plutôt bien. « Maintenant on fait quoi?, se demande-t-elle, une fois que le ménage, lavage et repassage sont faits. Il ne reste pas trop d’activités possibles. À force de ne rien faire, ne pas sortir, on ne sait plus quel jour on est. » Cinq minutes plus tard, elle me le répète et me redemande : « Toi, tu sais quel jour nous sommes? Tu t’y perds aussi? » Je réponds la même chose qu’il y a quelques minutes, avec un mensonge blanc-gris : « Mon téléphone me dit quel jour on est avant même que je me le demande. »

Normal de s’y perdre. Alors que perdre sa passion peut relever de l’anormalité. Que fait-on pour ces aînés qui ont vu disparaître le lieu où pouvait se vivre leur passion au quotidien? Ils ont également perdu un point de rencontre sociale. Rouvriront-elles, les salles de jeux (bridge et autres)?

Le sacro-saint gouvernement a fait miroiter l’image d’un travail exemplaire contre la pandémie. Le gouvernement provincial n’en a que pour les CHSLD depuis la « révélation » au grand jour de la crise qui y sévit, pourtant connue depuis bien des années. Le gouvernement fédéral aurait mieux fait que son voisin immédiat et que bien d’autres pays, me dit-elle. Ça, elle ne l’oubliera malheureusement pas lors des prochaines élections.

1. Le choix du passé pour certains temps de verbe n’est pas anodin dans cette histoire

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