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Vol XXVI No 1, septembre-octobre 2020, Diverses nouvelles

Ambiance lourde à Saint-Vianney

Ambiance lourde à Saint-Vianney

L'auteur est journaliste de l'Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada
19 septembre 2020 par 


Sur la route 195 entre Amqui et Matane, Saint-Vianney a tout d’un village tranquille avec sa petite épicerie et son mini-putt flambant neuf. Cette localité de 450 habitants n’est toutefois pas épargnée par le débat sur la transparence des conseils municipaux qui agite de nombreuses municipalités du Québec, petites ou grandes. Cependant, ici, la tension est forte et vire à la cyberintimidation.

Plantons le décor : en 2001, Georges Guénard gagne la course à la mairie de Saint-Vianney. Depuis, il a été réélu sans opposition à quatre reprises, et s’apprête donc à débuter sa vingtième année en tant que premier magistrat. Il est également président du comité de développement et veut « faire avancer la municipalité », déclare-t-il au téléphone. « Les citoyens sont derrière moi, assure-t-il. Sauf ces quatre-là. »

« Ces quatre-là », c’est un groupe de résidents (qui sont en fait six) qui ont formé le Groupe d’opposition à la politique municipale de Saint-Vianney. Ils questionnent la gestion de M. Guénard et demandent davantage de transparence. « Il a des bonnes idées, il voit large… mais il ne consulte personne », explique Jean-Pierre Dolembreux, un membre de ce comité qui, comme de nombreux citoyens au Québec, dénonce la manière dont les décisions sont prises, dans des réunions à huis-clos. « Quand on arrive à la séance publique du conseil municipal, tout est décidé d’avance. Et quand on pose des questions, on se fait charroyer. »

Ancien camionneur, Patrick Lebrun a endossé le rôle de porte-voix du groupe. Il a animé pendant un temps une page Facebook pour dénoncer ce qu’il voit comme des irrégularités venant de Georges Guénard. « Il dilapide notre argent. Il a amené l’idée que ça prend une pépine dans la municipalité, alors il est allé la magasiner à Québec. Ensuite il veut mettre des fourches dessus, ça coûte 15 000 $ parce qu’il veut le kit flambant neuf. On en trouve à 400 $ en usagé! »

Jean-Pierre Dolembreux cite l’exemple de la croix surplombant le village : le comité de développement y a fait installer des lumières pour 14 000 $. « On a appelé un fabricant dans le bout de Drummondville, on lui a donné les dimensions pour qu’il nous fasse un devis. On s’en sort en bas de 5000 $! »

Rue de la discorde

Georges Guénard défend son bilan : « Grâce au comité de développement, on a relancé l’épicerie, on a remis un poste d’essence, et on arrive à avoir deux moniteurs chaque été au terrain de jeu du village. » À l’hôtel de ville, ce n’est pas lui qui prend les décisions mais les conseillers, ajoute-t-il. « Le maire ne décide rien, sauf quand il faut qu’il tranche. Je ne me souviens pas d’avoir tranché une fois depuis que je suis en poste, en 20 ans. »

Selon lui, ces reproches sont motivés par la jalousie (notamment car la municipalité a refusé d’aider financièrement l’ancien restaurant de M. Lebrun il y a quelques années, dit-il). « Ces gens critiquent, mais tout ce qu’ils disent est démenti par la suite. La seule fois qu’ils ont obtenu gain de cause, c’est lorsqu’on a fait la nouvelle rue. »

En effet, en décembre 2018, la construction de ce qui devait devenir une rue résidentielle a débuté dans le village. Problème, celle-ci est située dans une zone humide, et aucune demande de permis n’a été faite auprès du ministère de l’Environnement. Suite à une dénonciation faite par des membres du groupes d’opposition, la municipalité de Saint-Vianney a été condamnée à 5000 $ d’amende, en plus de devoir remettre le lieu en état.

Pour Patrick Lebrun, cela démontre bien les largesses que le maire se permet, mais M. Guénard ne montre pas beaucoup de remords et va jusqu’à lui reprocher d’avoir porté plainte : « S’il n’y avait pas eu de dénonciation, premièrement on n’aurait pas payé d’amende, deuxièmement on aurait eu une rue qui aurait été pour des citoyens qui ont acheté des terrains pour être capables de se construire. »

Petit à petit, la situation s’est tendue : après que sur Facebook, les opposants aient questionné des dépenses qui auraient été engagées par la municipalité pour le mud drag, une course de camions dans la boue organisée par les filles du maire, ce dernier leur a envoyé une mise en demeure, arguant que ce geste était dirigé « contre ma famille » en plus d’être une « invention pure et nette ». Jean-Pierre Dolembreux dit avoir déchiré la missive : « Tout ce que j’ai fait, c’est donner mon accord pour faire partie d’un comité d’opposition à la gouvernance. Je dis bien à la gouvernance, pas au type en question! Il dit qu’il veut protéger sa famille, mais il fait payer les mises en demeure par la population. C’est aberrant. »

Cyberintimidation

C’est après l’affaire de la nouvelle rue que Patrick Lebrun, la personne la plus à l’aise du petit groupe avec les réseaux sociaux, a créé la page Facebook de surveillance du conseil municipal. Celle-ci lui vaut de nombreuses attaques. Sur le même réseau social, une page nommée « Groupe d’opposition aux (sic) groupe d’opposition de Mrs Brown » (Brown faisant référence à Lebrun), a été créée pour lui répliquer. Un gendre du maire fait partie des administrateurs, a pu conclure Le Mouton Noir en lisant des commentaires, et une conseillère municipale y intervient parfois.

Dans le tout premier message, datant du 2 mai, on peut lire que « ceci est pour vous défouler sur les rapaces de Saint-Vianney qui osent attaquer notre maire et sa famille sans aucune raison, et même notre village ». Au fil des publications, apparaissent des insultes provenant de plusieurs internautes comme « trou du c** qui n’a pas de vie à part faire des plaintes à tout le monde », « moron », « gros cave », « espèce de crétin », « mouche à marde »« On m’accuse de choses que je n’ai pas faites, ajoute M. Lebrun. Récemment, ils disaient que j’avais fait une plainte contre le mini-putt. Je n’ai aucune idée de ce dont il s’agit! »

Georges Guénard connait l’existence de cette page mais il ne la condamne pas spontanément : selon lui, les insultes viennent aussi de l’autre côté. Patrick Lebrun jure qu’il ne s’en prend jamais aux personnes : la page Facebook qu’il a animée était une « page d’information générale », qu’il a supprimée après s’être fait « écœurer par messages privés à toute heure du jour ou de la nuit ». Le ton des publications y était parfois véhément, mais rien à voir avec les insultes de la page créée en réaction, a pu constater Le Mouton Noir avant qu’elle disparaisse. 

« On demande la transparence, et on est vus comme des faiseurs de trouble, conclut-il. Ce n’est pas normal. » M. Guénard, lui, n’a pas encore décidé s’il briguerait un sixième mandat en 2021, même s’il assure que de nombreux citoyens lui demandent de rester. « [Les opposants] voudraient que je débarque de là, mais la situation est simple : aux prochaines élections, qu’ils présentent quelqu’un. Si je ne me présente pas, il passe gratis. Si je me présente et que cette personne gagne, tant mieux : j’irai la voir et lui serrerai la main en lui disant : on a fait un bon travail, mais il reste beaucoup d’ouvrage à faire ». Chose certaine, réconcilier Saint-Vianney sera une tâche colossale.

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