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Vol XXVI No 1, septembre-octobre 2020, Diverses nouvelles

Trois questions autour du bois d’œuvre

Trois questions autour du bois d’œuvre

L'auteur est journaliste de l'Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada
27 août 2020 par 

Le prix du bois d’œuvre atteint des records en ce moment, en même temps que l’OMC donne raison au Canada dans le litige qui l’oppose aux États-Unis… Doit-on y voir de bonnes nouvelles pour les petites municipalités de la région, qui dépendent amplement de l’industrie forestière? Pas si sûr…

Pourquoi le prix du bois d’œuvre est-il si élevé?

« À peu près personne dans notre secteur n’a été capable de prévoir ce qui s’est passé », avoue sans détour Gérald Baril, directeur du développement des affaires chez Groupe Lebel, qui possède de nombreuses usines de sciage dans la région.

Souvenez-vous du début du confinement, en mars : on disait que l’économie était mise sur pause, et que la population allait beaucoup moins consommer. Les industriels du sciage en ont conclu que la demande en bois de construction et de rénovation allaient baisser. Ils ont donc réduit leurs inventaires, notamment en arrêtant d’acheter du bois aux propriétaires de lots forestiers.

Mais les consommateurs ont déjoué les analystes les plus chevronnés. « Ils ont pris les 2 ou 3000 dollars qu’ils avaient prévus pour leurs vacances, et ils les ont mis dans la rénovation de leur maison, constate M. Baril : ils ont refait la galerie, rénové la chambre du petit, fini le sous-sol… » Parallèlement, la construction a repris de plus belle. Il y a donc une rareté de bois d’œuvre, et les prix s’envolent.

Est-ce une bonne nouvelle pour l’industrie régionale 

Pour les fabricants de bois d’œuvre comme Groupe Lebel, oui, même si Gérald Baril relativise : le marché des sous-produits du sciage (comme les copeaux), qui représentent 50% du volume d’un arbre qui rentre dans une scierie, est déprimé. La demande en papier journal est notamment en chute libre, ce qui vient atténuer les gains réalisés avec le bois d’œuvre.

Groupe Lebel a retrouvé son rythme d’achats et d’activités d’avant la crise, mais veut rester prudent, n’ayant aucune idée de jusqu’à quand la forte demande va durer. « Ça ne devrait pas dépasser la fin de l’automne », juge le directeur du développement des affaires, qui rappelle que 10 à 13 semaines s’écoulent entre le moment où son entreprise achète une bille de bois et le moment où celle-ci est vendue sous forme de produit fini. Pas question, donc, de rouler à fond de train sans savoir ce qui va se passer d’ici trois mois…

Du côté des producteurs forestiers qui fournissent la matière première, par contre, on ne tire pas beaucoup profit de l’excellent prix du bois d’œuvre. Groupe Lebel dit avoir ajusté à la hausse ses prix d’achat, mais soutient que cette augmentation ne peut être proportionnelle à celle du bois d’œuvre, la partie copeaux se vendant mal.

À Lac-des-Aigles, la présidente de la Coopérative forestière Haut Plan Vert, Vicky Belzile, regrette la situation de quasi-monopole dont bénéficie Groupe Lebel au Bas-Saint-Laurent, le prix donné aux producteurs dépendant « du bon vouloir de l’acheteur ». Selon elle, dans d’autres régions du Québec, le prix de la corde de bois a déjà augmenté beaucoup plus qu’ici.

Que signifie la décision de l’OMC?

Lundi, l’Organisation mondiale du commerce a tranché dans un litige qui opposait depuis plusieurs années le Canada à son voisin du sud. Les États-Unis accusaient le Canada de vendre son bois à un prix inférieur au marché : les droits de coupe seraient trop bas, représentant des subventions déguisées, donc une concurrence déloyale. En 2017, Donald Trump a imposé des taxes de 27% sur le bois d’œuvre canadien.

L’OMC a donné raison au Canada dans ce dossier, mais il ne s’agit pour l’instant que d’une victoire morale, qui n’est pas exécutoire : elle ne fait que donner des arguments pour la suite. « Quand le panel de l’ALENA [devenu ACEUM] sur le subventionnement va se mettre à travailler sur ce dossier, la décision de l’OMC va probablement l’influencer », avance Gérald Baril.

Les industriels ne s’attendent pas à voir les résultats avant un bon moment : « Il ne se passera rien d’ici les élections américaines début novembre, rappelle M. Baril. Puis il va s’écouler plusieurs mois après la prise de pouvoir avant que ce dossier ne tombe sur la table des élus… » Il y a donc de bonnes chances qu’on n’en reparle pas avant la fin du printemps 2021. Et ça, c’est si les Américains ne font pas appel de la décision.

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