S’ENCRER DANS SA DOULEUR

La femme cent couleurs de Lorrie Jean-Louis

S’ENCRER DANS SA DOULEUR

16 août 2020 par 


Avec La femme cent couleurs, Lorrie Jean-Louis signe à la fois son premier livre et son premier recueil de poésie. Il s’agit d’un recueil organique dans lequel les poèmes se font écho pour témoigner de la condition des femmes de couleur en Amérique. Plus particulièrement de celle de la femme noire. Ou comme l’autrice l’annonce si bien par son titre, la femme cent couleurs. Pour elle, c’est tout ou rien, cent ou sans couleurs.

« Maintenant, être une femme et être noire est un programme au moins deux fois plus chargé parce qu’il faut veiller constamment à ne pas se faire voler sa tendresse. » Poésie plus engagée et engageante que politique, les vers de Lorrie Jean-Louis expriment la douleur de tant de gens déracinés qui ne se savent chez eux nulle part. Par exemple, lorsque « les poissons que je mange/ n’ont jamais connu la mer », lorsque « je n’ai de ville que l’oubli / je loge à une adresse incalculable », lorsque « je suis née d’hier / de la dernière averse / pas d’histoire / pas de valise ».

Les poèmes de Lorrie Jean-Louis sont une réponse assumée au Speak White de Michèle Lalonde parce que ce combat concerne aussi les pigments de la peau. Parce que le français comme l’anglais est la langue des maîtres, et qu’il n’y en a pas d’autres. Et pourtant. « White is a dead language / il n’en reste que les silences ».

La femme cent couleurs, c’est à la fois la lutte et l’absence. Des cris ou des non-dits tout aussi loquaces. C’est se battre pour exister tout en ne poussant sur rien. C’est d’ailleurs ainsi que l’autrice voit la poésie et elle le dit dès l’ouverture du recueil. Pour elle, s’approprier la langue de l’oppresseur est l’une des plus grandes façons de se battre. « Dictez-moi la liberté / que je vous épelle ma haine ».

La poésie mélodique de La femme cent couleurs raconte l’Amérique et l’Afrique, un peuple et les autres, un drame tatoué sur la peau. C’est une réalité en kaléidoscope. C’est une autrice qui s’est trouvée en creusant le thème de la quête de l’identité.

« Forme sans voix / je ne suis pas l’auteure de mon nom / je ne suis pas / mirage »

Je conclurais tout simplement par ces mots : à lire. Parce que plus que jamais la voix de La femme cent couleurs doit se faire entendre. Et qu’il y a bien longtemps qu’elle bouillonne. Pour tous ces George Floyd, laissons-la respirer.

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