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Vol XXVI No 1, septembre-octobre 2020, Diverses nouvelles

À Saint-Valérien, bâtir une alternative à l’effondrement

À Saint-Valérien, bâtir une alternative à l’effondrement

L'auteur est journaliste de l'Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada
14 août 2020 par 


En l’espace de quelques mois, les vies de Guillaume Bazire et Noémi Bureau-Civil ont changé du tout au tout. Lui, 33 ans, était designer graphique et bien qu’il ait lancé une entreprise avec une vocation un peu plus sociale, il se sentait à l’étroit dans sa profession. Elle, 36 ans, était physiothérapeute depuis une décennie et voyait le système public de santé se dégrader d’année en année, patients et employés étant considérés comme des « statistiques ». Ils vivaient alors à Montréal. Aujourd’hui, ils bâtissent une minimaison de leurs mains à Saint-Valérien.

Critique face au manque de sens dont nos sociétés modernes souffrent et constatant l’importance de la crise écologique, le couple s’intéresse depuis un moment à la collapsologie, un courant de pensée venant de France et de Belgique qui étudie les risques d’effondrement de notre civilisation industrielle, et ce qui pourrait succéder à cette dernière.

Le livre Comment tout peut s’effondrer, de l’ingénieur agronome Pablo Servigne et de l’éco-conseiller Raphaël Stevens, est un ouvrage fondateur de ce mouvement : on y explique comment notre mode de vie est insoutenable et comment les effondrements pourraient s’enchaîner dans des domaines aussi variées que la biodiversité, le système financier ou les ressources naturelles, entre autres. Les auteurs croisent des données provenant de différentes sciences et n’hésitent pas à y ajouter un brin de prospective pour les rendre abordables au lecteur.

Noémi et Guillaume apprécient cette approche systémique même s’ils ne se disent pas « collapsologues », puisque « nous ne sommes pas experts… si experts en collapsologie il y a! » Ils s’intéressent d’ailleurs à plusieurs autres mouvements, comme celui de la décroissance. Ils ne veulent se prononcer ni sur la date d’un effondrement, ni sur la forme qu’il prendrait – il ne s’agirait pas d’un événement spécifique mais d’un processus progressif, croit Guillaume.

La seule chose dont ils sont certains, c’est que notre mode de vie basé sur la croissance illimitée et la surconsommation de pétrole n’est pas viable, puisque nous vivons sur une planète aux ressources finies. Et le plus sage à faire, selon eux, est de chercher à éviter l’effondrement ou s’y préparer. Cela veut dire adopter un mode de vie plus écologique, moins dépendant de longues chaînes d’approvisionnement, et rebâtir des solidarités locales.

Saint-Valérien, le lieu idéal

Le couple a organisé une fin de semaine de discussion sur l’effondrement à Montréal en septembre 2019, qui a rencontré un franc succès. Mais au quotidien, la métropole québécoise leur semblait un vaisseau trop difficile à faire bouger. Alors la décision d’aller voir ailleurs s’est imposée, en commençant par un voyage à la recherche de modes de vie alternatifs. Pour ce faire, Noémi a pris une année sabbatique qui s’est rapidement transformée en démission en découvrant Saint-Valérien : elle a eu un véritable « coup de cœur » pour la petite communauté engagée et le projet d’éco-quartier.

Ce village a le potentiel de se développer conformément à la vision qu’ils ont de l’avenir, c’est-à-dire de devenir un lieu axé vers l’autonomie et l’entraide, dans lequel les citoyens ont un rôle important à jouer, et qui développe une résilience face aux chocs du futur. Les deux nouveaux arrivants aimeraient s’installer au centre du village, voire rejoindre l’éco-quartier si celui-ci voit le jour, et « essayer de développer des connaissances pour se débrouiller, dit Noémi. Que ça s’effondre ou pas, c’est plus logique pour nous et plus en accord avec nos valeurs. »

Mais pour l’instant, un projet occupe leurs journées : la construction d’une minimaison en bois, longue de 8 mètres et haute de 4, installée sur une remorque. Cette habitation, qui se veut minimaliste, devrait devenir leur résidence principale, même s’il existe un flou quant à la réglementation de ces logis au Québec. Pour Guillaume, qui rêve de devenir ébéniste, l’idéal serait de rejoindre un lieu « avec une maison commune où seraient les gros équipements, comme une laveuse et une sécheuse ».

Malgré sa petite taille, la conception de cette maison n’est pas chose aisée, puisque chaque détail est pensé selon l’impératif écolo. L’isolation sera en laine de chanvre, les murs en cèdre, et le toit en tôle pour durer le plus longtemps possible. Notre monde étant ce qu’il est, des questions se posent sans cesse. Par exemple, pour la structure de la maison, vaut-il mieux utiliser un bois local dont on ne sait rien des conditions d’exploitation, ou un produit qui bénéficie des meilleures certifications, mais qui vient de la lointaine Colombie-Britannique?

La collapso fait jaser

Face à la destruction de la planète, la collapsologie intéresse de plus en plus de monde. Par conséquent, elle commence aussi à s’attirer des critiques. Certains remettent en question sa « démarche pseudo-scientifique », voire son « prophétisme » alors qu’elle confronte des études scientifiques très sérieuses à l’intuition et à l’émotion.

D’autres l’accusent de « dépolitiser l’écologie » : puisqu’elle se soucie de la conséquence (l’effondrement) et non de la cause, à savoir le système capitaliste, elle renoncerait en quelque sorte à lutter contre celui-ci. Noémi pense que le mouvement est encore jeune et est donc appelé à évoluer, y compris en développant des critiques internes.

« Oui, il y en a qui sont dans l’attentisme et trouvent même une satisfaction à faire des constats de choses qui vont mal. Mais ce que je constate de l’intérieur, c’est que les gens qui s’intéressent à la collapsologie sont impliqués au niveau politique et sont super actifs dans les groupes citoyens. Ce sont des personnes qui sont cohérentes entre la théorie et la pratique », clame-t-elle. Et c’est ce que son conjoint et elle aspirent à devenir, à Saint-Valérien.

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