UN RETOUR INTENSE À L’ANORMAL?

UN RETOUR INTENSE À L’ANORMAL?

19 juillet 2020 par 


Les crises, dit-on souvent, présentent des possibilités de transformation profonde. C’est vrai tant sur le plan individuel que pour des sociétés entières. La fermeture brutale d’une usine, par exemple, peut obliger des centaines de personnes à se trouver non seulement un nouvel emploi, mais dans certains cas à se lancer dans une toute nouvelle carrière. Parallèlement, une guerre aura un impact énorme sur l’organisation politique, économique et sociale des pays impliqués. Dans tous les cas de figure, les États, les sociétés, les organisations et les individus sont plus ou moins contraints de se transformer, d’une part, et en mesure, d’autre part, de le faire de leur propre volonté. Qu’en sera-t-il lorsque nous serons enfin sortis de cette pandémie? Est-ce que nous nous réinventerons profondément, individuellement et collectivement?

Difficile de prévoir l’avenir, bien évidemment. De nombreuses personnes espèrent cependant que cette crise sanitaire, sociale et économique permettra de réinventer nos manières de faire. La liste des souhaits est longue. Virage intense vers le télétravail pour réduire l’empreinte écologique du travail. Production et consommation locales pour les produits agroalimentaires. La fameuse Prestation canadienne d’urgence transformée en revenu minimum garanti. Moins de consommation de produits de luxe ou futiles. Rythme de vie moins effervescent.

On en appelle, en somme, à une organisation sociale, communautaire et individuelle plus simple et plus frugale. Un retour à un supposé âge d’or qui n’a, évidemment, jamais existé. Je crois qu’on se berce de profondes illusions à croire que la crise actuelle puisse charrier des changements profonds dans notre société. Ce sera le retour à « l’anormale », comme on le dit plaisamment, mais puissance mille.

Nos gouvernements se sont endettés – et continuent de le faire – de manière spectaculaire. Il n’y a qu’en temps de guerre, probablement où on a vu un tel niveau d’endettement. Le retour du balancier sera inévitablement brutal. Le gouvernement Legault le laisse d’ailleurs entendre presque tous les jours. Les années d’austérité des gouvernements Couillard et Harper sembleront des politiques sociales-démocrates à côté de ce qui nous pend au bout du nez. On criait au scandale à l’Assemblée nationale pour un déficit de trois ou quatre milliards de dollars. Imaginez pour quatorze milliards ou plus. Pour des centaines de milliards au fédéral.

La Grande Dépression des années 1930 a été suivie du New Deal. La fin de la Deuxième Guerre mondiale, du plan Marshall. Oubliez ça pour l’après-COVID. On va serrer les ouïes de l’économie.

Pourquoi? En grande partie parce que depuis plus de 40 ans nous vivons dans une ère néolibérale, entendue ici comme un mouvement idéologique profond qui vise à réduire comme peau de chagrin le rôle et le poids de l’État. Ces déficits ne feront qu’amplifier ce mouvement, je le crains.

D’autre part, rien dans cette crise n’a changé l’organisation sociale, politique et économique de nos pays sur le plan structurel. L’économie, comme on le répète, a été mise sur « pause ». Après « pause », on a le bouton « play again ». Contrairement aux conséquences qu’entraîne la fermeture d’une usine ou une guerre, peu d’institutions ou d’arrangements organisationnels ont été détruits depuis la mi-mars. Certes, plusieurs secteurs ont été touchés, peut-être de manière durable - par exemple, les arts de la scène, l’hôtellerie ou la restauration. Plusieurs acteurs ne s’en remettront pas. Mais dans l’ensemble, on va continuer à bouffer de la bouffe industrielle, à produire de l’aluminium et à acheter des voitures polluantes. Je ne vois vraiment rien de majeur comme impact à ces égards.

Au contraire. Comme il y a eu privation forcée de notre vie normale – ou anormale, c’est une question de point de vue éthique – nous chercherons tous et toutes à y revenir. Eh oui, vous et moi, gentils progressistes y compris.

C’est que toute cette organisation repose sur une structure dont nous avons hérité depuis la fin du 18e siècle. La dynamique capitaliste, Marx lui-même l’avait bien compris, est redoutable d’efficacité pour s’adapter aux circonstances. Pensez simplement à ces petites entreprises qui fabriquaient du gin avant la pandémie et qui se sont mises à produire du désinfectant à mains. C’est tout de même formidable! Des entreprises du « terroir » qui, du jour au lendemain ou presque, vendent un produit qui n’a aucun lien avec leur mission première...

Nous resterons coincés dans cette logique de croissance économique, qui s’appuie, il ne faudrait pas l’oublier, sur une dynamique de pouvoirs économiques, politiques et symboliques. Je crois sincèrement (mais malheureusement) que ces principes reprendront les commandes de notre vie collective après la crise, mais de manière encore plus prononcée.

Ce sont des prévisions qui ne sont pas basées sur des données probantes ni sur des modèles sophistiqués. Mais je les crois, malheureusement, très probables. Souhaitez-moi d’avoir tort. Mais j’ai peu d’espoir. De sombres années sont devant nous.

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