dernier numéro

Vol XXVI No 1, septembre-octobre 2020, Diverses nouvelles

Saurons-nous faire le saut?

Une crise comme immense tremplin :

Saurons-nous faire le saut?

19 juillet 2020 par 


Interpellé.e.s par la COVID et le confinement, nous avons réfléchi ensemble à ce que cela disait sur nous. Nous nous sommes attribué un peu de temps, mais bien vite nos mots se sont croisés. Voici le fruit de ce travail… Nous étions alors début avril… L’enfermement avait 15 jours… l’éternité en somme.

AVANT LA CRISE, NOUS N’AVIONS PAS LE TEMPS

Avant, nous avions le droit d’aller les voir, ces vieux parents que nous aimons tant, qui ont tant fait pour nous, mais le temps nous manquait cruellement. Les urgences, qui n’étaient pas toujours essentielles, accaparaient notre vie et nous gardaient rivé.e.s à nos bureaux.

Avant, nous avions le droit d’aller visiter nos enfants devenus adultes, mais le travail nous restreignait dans notre élan et quand ce n’était pas le travail, c’était la fatigue causée par le travail. Le temps nous manquait aussi pour socialiser avec les voisins, pour organiser une fête de quartier, pour faire ce bénévolat si nécessaire.

Avant, on pouvait tout faire, mais on était bien trop occupé.e.s. Entre le temps de travail, les tâches ménagères, les enfants et leur agenda de ministre (pas question qu’ils aient du temps libre… ça rend fou…), l’entraînement (parce que ton corps est un chantier perpétuel), quel était l’espace-temps disponible pour aller vers l’autre et pour aussi, parfois, aller vers soi?

Encabané.e.s dans une prison d’obligations toujours renouvelées, nous vivions un stress puissant qui est venu à bout de nos enthousiasmes, de notre soif de découverte. Oh, nous partions en voyage : une semaine à Bali, à Sydney ou Tokyo et on voyait tout, trois minutes par site. On pouvait rayer la Mona Lisa, Niagara, le lac immobile qui reflète la montagne pour faire un énième sublime selfie de notre liste pré-écrite par d’autres.

On voyageait à l’intérieur des paramètres dessinés pour nous et on faisait tout cela sans voir la réalité.

La réalité? C’est l’hôtel cinq étoiles avec piscine, accoté contre le bidonville où 50 000 personnes se disputent l’accès à l’eau potable.

La réalité? Ce sont les plages indolentes de la Méditerranée dans le fond de laquelle tant de rêves collés à autant de corps ont coulé, là où la mer elle-même se meurt, crucifiée par nos déchets.

Avant, on pouvait tout, mais on ne faisait rien. Avant, on pouvait voir, mais on ne regardait pas.

Et puis, arriva la COVID-19...

MAINTENANT, EN PÉRIODE DE CRISE, ON A LE TEMPS

En cette période de crise sanitaire et économique, il est presque impossible d’imaginer un dénouement favorable. Nous sommes confrontés à l’impermanence, à l’incompréhension, à la mort. On le sait, on le répète assez, il faudra être réaliste pour s’en sortir. Réaliste? De quel réalisme parle-t-on? Depuis le XIXe siècle, nous sommes « mortellement réalistes » et notre réalisme a causé les changements climatiques tout en creusant le fossé entre riches et pauvres : « La moitié de l'humanité se couche affamée à cause de tous les chefs d'État réalistes du monde1. »

Il est certain que, partout sur la planète, notre agitation échevelée, qui a si rarement tenu compte du principe de précaution, a contribué à la prolifération de la pandémie. Toutefois, la crise n’a pas que des aspects négatifs. Dans certaines régions, le ralentissement économique dû à la quarantaine permet déjà à la nature de reprendre momentanément ses droits fondamentaux.

Et ce retour à la joie que procure la nature agirait à la manière d'une libération, car, comme le souligne le compositeur Graeme Allwright dans sa chanson « Petites boîtes », notre vie se passe de boîte en boîte, berceau / école / bureau / maison / auto / cercueil, sans qu’on ait eu le temps de se poser la question du sens de la vie. Bref, nous devons soigner notre déficit de nature et adopter une nouvelle attitude à son égard. Ce qui nous permettrait de découvrir et d’apprécier des coutumes japonaises ancestrales telles que l’expression « wabi-sabi », trouver la beauté dans l’imperfection et l’impermanence, et la pratique du Shinrin Yoku, la médecine naturelle des bains de forêt.

DEMAIN, QUEL TEMPS NOUS RESTERA-T-IL?

La COVID-19 prendra fin un jour et la vie reprendra ses droits, mais de quoi sera fait ce demain? Deux grands scénarios se dessinent.

Dans le premier, gens d’habitudes que nous sommes, nous rembarquons sur les rails de notre passé et, privé.e.s pendant des semaines, nous accélérons encore plus notre rythme de consommation. Par un concours de circonstances, le prix du baril de pétrole n’ayant jamais été aussi bas, on en profite et on en brûle encore plus qu’avant. Dans ce scénario, l’équilibre écologique planétaire est encore plus mis en péril. Nous retournons à notre enfermement dans nos boîtes usines / bureaux / maisons / auto / cercueil, coupé.e.s de nouveau du temps qu’il faut pour vivre et pour aller vers l’autre.

Et puis il y a l’autre scénario, celui qui donne espoir, celui qui ouvre l’horizon vers une résilience pluridimensionnelle des territoires afin de répondre à l’impératif d’une sécurité alimentaire, énergétique, sanitaire et physique des populations. Nous avons aujourd’hui l’occasion de construire un autre monde.

Comme le souligne Arthur Keller dans son texte « 10 propositions concrètes post-COVID-19 », il n’en tient qu’à nous de « rendre aux collectivités leurs moyens, et [d’]établir avec elles un contrat de modernisation et d’investissement pour les générations futures. Reterritorialiser toutes les activités reterritorialisables et organiser un maillage de territoires solidaires entre eux. Instaurer une nouvelle politique générale d’aménagement et de développement soutenable des territoires ». Tout cela sera possible si nous mettons en place des collectivités plus démocratiques que jamais. Nous avons su démontrer toute notre solidarité pendant cette crise, à nous de poursuivre sur cette voie du NOUS collectif.

Ainsi, la situation actuelle nous offre un immense tremplin pour engager une grande transition écologique et juste. La mise en commun des savoirs est à notre portée : il faut saisir ces circonstances favorables pour incarner ces savoirs dans une pratique qui permettra un mode de vie soutenable en harmonie avec la nature et en tout respect des écosystèmes.

1. Propos de Satish Kumar, activiste indien.

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