L’université québécoise à l’épreuve d’elle-même1

APRÈS LA COVID-19

L’université québécoise à l’épreuve d’elle-même1

19 juillet 2020 par 


Le milieu universitaire a fait face à l’immense défi de permettre à quelques milliers d’étudiants de sauver leur session d’études alors que le gouvernement imposait la fermeture de tous les campus en raison de la pandémie. Maintenant que ce curieux trimestre d’hiver est terminé et que la rentrée d’automne se prépare à distance, il sied de prendre du recul pour entrevoir les conséquences que cette crise sanitaire risque d’entraîner sur les universités québécoises.

Institution pluriséculaire, l’université a traversé les révolutions, les crises économiques et les grands conflits mondiaux, ayant su se relever, au prix parfois de profondes mutations. Force est de constater que l’université occidentale, et québécoise en particulier, arrive à un nouveau tournant de son histoire avec cette crise dont les implications se font déjà sentir sur les activités de recherche, les budgets de fonctionnement, la pédagogie, l’aménagement des campus, le recrutement des étudiants. Ces temps troubles sont inquiétants. L’éducation supérieure telle qu’on se la représentait depuis l’après-guerre est aujourd’hui en jeu. L’épreuve de la pandémie est peut-être une occasion à saisir pour réfléchir globalement au devenir de l’enseignement supérieur dans une perspective de « décroissance » forcée des universités.

REPENSER LE MODE DE FINANCEMENT DES UNIVERSITÉS

S’il est difficile de déterminer comment la crise influencera les budgets de fonctionnement des universités, il est clair qu’une période de grande incertitude s’annonce. Partout, une hausse significative des dépenses est attendue pour amortir les impacts financiers liés à la « pause » du printemps, adapter les campus aux règles de santé publique et préparer la migration en ligne des activités d’enseignement. Inversement, les revenus seront certainement affectés par une chute des inscriptions, plus particulièrement celles des étudiants étrangers, qui forment 16 % de la population universitaire québécoise. Le manque à gagner à l’échelle canadienne est estimé à six milliards de dollars pour l’année 2020-2021 seulement2.

Quoi qu’il en soit, la présente crise pointe la vulnérabilité de notre système de financement universitaire. Ce dernier a vu la part de son financement public se réduire considérablement. Cette tendance est assujettie à une vision résolument néolibérale de l’éducation supérieure, dont la finalité n’est plus tant celle du bien commun que celle de la croissance immodérée, de la compétitivité.

L’occasion nous est donnée aujourd’hui de revoir en profondeur le mode de financement des universités au Québec et, par là, les principes qui doivent l’orienter. Comme plusieurs l’ont souligné durant le Printemps érable de 2012, l’enjeu budgétaire des universités est peut-être moins celui de leur « sous-financement » que celui de leur « mal-financement » dans un jeu concurrentiel qui les pousse à investir dans de grands projets immobiliers, des stratégies marketing déployées à l’échelle internationale et des services de recherche de plus en plus adaptés à l’entreprise.

L’ENSEIGNEMENT EN LIGNE : LA PÉDAGOGIE AVANT LA TECHNOLOGIE

Bien avant la crise de la COVID-19, le passage à l’enseignement en ligne s’est imposé sous le couvert d’une révolution technico-pédagogique dont les vertus restent largement à démontrer. Dans l’urgence de la crise, l’enseignement en ligne représentait la solution toute désignée. Nous obligera-t-on, toutefois, à conserver la roue de secours une fois la crise résorbée? Capable de nous mener au garage le plus proche, ce type d’enseignement ne peut s’imposer sans discussion comme le nouveau modèle pédagogique dominant.

L’enseignement en ligne a des avantages bien connus : souplesse, adaptabilité, adéquation avec le milieu du travail. Il pose en retour des défis majeurs en ce qui concerne l’égalité d’accès, particulièrement en région et chez certains groupes moins favorisés. De plus, dans la logique marchande actuelle, si les « grandes » universités ont su tirer leur épingle du jeu, budgets et infrastructures aidant, ne risquent-elles pas de se faire doubler à leur tour par les grands joueurs du marché technologique, les GAFAM, qui n’ont pas manqué de flairer le haut potentiel économique du monde de l’éducation?2

Dans toutes les décisions qui seront prises à court et moyen terme, la qualité pédagogique doit rester le paramètre premier. Gardons en tête que le mandat de l’université ne s’épuise pas dans la formation de travailleurs et de « personnel hautement qualifié » : il lui revient également de former des citoyens, de contribuer à développer l’esprit critique chez les étudiants, autant de finalités qui ne peuvent se passer d’un milieu de vie significatif. Dans les choix qui seront faits, espérons aussi qu’une attention sera accordée à la situation particulière des universités en région…

CONJUGUER SAVOIR UTILITAIRE ET SAVOIR CULTUREL

Les récentes annulations de colloques et d’activités de recherche ont fragilisé la mission scientifique de l’université. C’est pourquoi il paraît vital que le financement public de la recherche universitaire, appliquée aussi bien que fondamentale, soit maintenu. Au surplus, la période actuelle est un laboratoire vivant qui nous permet de recueillir et d’analyser de précieuses informations sur les comportements économiques en temps de crise, la réorganisation de la santé publique, l’adaptation au télétravail, les enjeux psychosociaux, sociaux et culturels liés au (dé)confinement, etc. Ces données seront indispensables pour éclairer l’action à venir des gouvernements. Le savoir et la recherche doivent être vus comme des vecteurs d’émancipation qui permettent d’échapper non seulement aux déterminismes socioéconomiques, mais également de se prémunir contre toutes les formes de désinformation, particulièrement les réseaux sociaux. Face à la crise, il ne faudrait pas que nos universités cèdent aux sirènes du savoir utilitaire et à la culture du « problem solving » de manière à perdre de vue la valeur d’une initiation au savoir général. C’est précisément ce savoir qui permet à l’individu-citoyen de s’adapter à des contextes variés, en rapide mutation. D’ailleurs, la grande incertitude qui accompagne cette pandémie se répercutera nécessairement dans la sphère professionnelle, où les « parcours tracés d’avance » se feront de plus en plus rares. Bien malin celui qui, dans un monde chamboulé, pourra prédire quelles connaissances pratiques et techniques seront nécessaires demain.

LE PARI DE LA « DÉCROISSANCE »

L’urgence n’est pas toujours bonne conseillère. Il faut tirer profit de la situation actuelle pour sortir des ornières des dernières années, celles qui pointent à la fois vers des objectifs de croissance illimitée et vers l’austérité comme réponse normale aux situations de crise. Sans sortir la boule de cristal, on peut penser que les prochaines décennies seront marquées par une grande instabilité sur le plan environnemental - et, par extension, sur les plans économique, social et culturel. Forte de l’expérience présente, l’université québécoise devra apprendre à fonctionner dans ce contexte inédit. Grâce aux différentes branches du savoir qui la compose, à son réseau bien établi, elle est l’une des seules institutions, avec le politique, à pouvoir penser la totalité, tout en tenant compte des particularités nationales et locales. À condition de revenir à sa vocation originelle et de se repenser ouvertement (financement, pédagogie, internationalisation, diversité, etc.), elle peut s’imposer comme une actrice incontournable de la grande transition qui s’annonce.

1. Ce texte est une version résumée d’un article publié dans L’Action nationale, avril-mai 2020, p. 237-257.

2. Joe Friesen, « Universities, colleges face potential budget crunch as they assess impact of COVID-19 on international student enrolment », The Globe and Mail, 10 avril 2020.

3. Dominique Wolton, « La technique ne fait pas un projet d’éducation », Hermès, La Revue, vol. 2, no 78, 2017, p. 208.

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