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Vol XXVI No 1, septembre-octobre 2020, Diverses nouvelles

L’avenir avance masqué

L’avenir avance masqué

16 juillet 2020 par 

Un bon matin, sans avertissement, je me réveille au troisième sous-sol. On a eu beau nous répéter ad nauseam que ça va bien aller, le bilan COVID du Québec est une horreur. Serais-je victime d’une overdose? Trop de statistiques, de malades, de morts anonymes, de vieux en souffrance, de personnel soignant impuissant (non, ce ne sont pas des anges, mais majoritairement des femmes épuisées). Trop de neige en mai. Trop de milliardaires qui engrangent encore plus de milliards. Trop de dérives chez nos voisins du sud avec ce sociopathe qui anime le pire Fake Reality Show qui soit. En réalité, il n’y a plus tellement de filtres pour cacher l’absurdité d’un monde qui ne cesse de se dégrader.

Surgit alors dans ma mémoire cette chanson de Brigitte Fontaine et Areski, cette ode à l’absurde, une description de leur chute du 15e étage sur un petit air entêtant : « lala lalala, lala lalala — Essaie de comprendre, c’est très simple. […] une chose qui n’est plus soutenue par rien tombe, c’est la pesanteur, c’est NORMAL ».

En faisant du rangement, je mets la main sur un vieil exemplaire d’Éloge de la fuite1, un ouvrage que tout le monde lisait dans les années quatre-vingt en marge de l’échec du premier référendum : « Nous savons que nous ne pouvons imaginer qu’à partir du matériel mémorisé, de l’expérience acquise […]. Cela veut dire que nous ne pouvons imaginer qu’une société faite à notre taille, pour ce jour de cette année, de ce siècle. »

Je ne sais trop si cette lecture soulage ou enfonce le fer dans la plaie de l’impuissance. Comme antidote à l’absurdité de l’existence, Camus disait que créer permet de donner une forme à son destin. Or, on n’accorde guère de place aux créateurs lorsqu’une pandémie frappe une société toute à l’économie. On subit actuellement les conséquences d’une gestion éprise d’« efficience », en santé et en éducation notamment, conçue par des technocrates égarés dans les petites cases de leur feuille de calcul. Le ministère de la Santé, ce monstre à CISSS et à CIUSSS, semble incapable de changer une ampoule.  À force de ne pas tenir compte des personnes, on n’a fait que générer de plus en plus de postes désertés.

Puis, le beau temps revient et il y a cet émerveillement toujours renouvelé devant des bourgeons qui éclatent en petites feuilles d’un vert tendre exhalant un parfum balsamique. Quelques promenades au ralenti au bord du fleuve, un soleil radieux, l’immensité du ciel chassent tous ces miasmes de l’écran mental.

On ne sait jamais de quoi sera fait l’avenir, il existe toutefois des périodes où il est plus facile de vivre dans l’insouciance. D’autres moments requièrent plus de prospective. Et il y a aussi un temps pour la révolte, comme chez nos voisins du sud où le lynchage de Georges Floyd a fait descendre les gens dans la rue; cette fois, les Noirs ne sont pas seuls à scander Black lives matter. Question racisme, xénophobie et discrimination, il faudrait aussi regarder dans notre cour.

Une bonne nouvelle toutefois, la société civile a réussi à stopper le projet de loi 61, préparé sans respect pour la démocratie participative. Une honte! Le meilleur moyen d’accélérer les évaluations environnementales qu’on accuse de lenteur est d’engager plus de personnel pour les faire et non pas de faire payer le droit de passer outre. Et si le véritable objectif du gouvernement caquiste dans sa tentative d’obtenir un pouvoir démesuré était d’assurer sa réélection grâce à des projets d’infrastructure menés à terme dans des comtés bien ciblés, et ce, juste à temps pour la prochaine campagne électorale? Il semble que ce soit la frustration d’avoir échoué plutôt que le bien commun qui a mis un terme à la session parlementaire; elle aurait pu se prolonger de quelques semaines et permettre d’adopter tout ce qui faisait consensus. On ne peut pas faire confiance à ce gouvernement trop enclin à l’improvisation : il est clair qu’il faudra reprendre la mobilisation pour le climat afin que la relance ne soit pas le remède du pire. Monsieur Legault et son commando d’hommes d’affaires auraient intérêt à méditer cet échec avant de revenir à la charge. Un capital de sympathie peut se gaspiller très rapidement, une dégringolade dans les sondages est si vite arrivée. La docilité a fait son temps.

1 Henri Laborit, Éloge de la fuite, Paris : Folio Essai, [1976], 1985.

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