Écocide grandeur nature

Écocide grandeur nature

Plaidoyer pour la sauvegarde de l’écosystème gaspésien
13 juillet 2020 par 

Photo: Annie Manseau


« Seulement après que le dernier arbre aura été coupé, que la dernière rivière aura été empoisonnée, que le dernier poisson aura été capturé, alors seulement vous découvrirez que l’argent ne se mange pas.[1] »

Qu’est la Gaspésie sinon une région dévastée par la coupe à blanc? La déforestation massive au cœur des Chic-Chocs est méticuleusement dissimulée par la conservation de quelques monts aux allures sauvages en bordure des routes et des villages. Une illusion que trahit le passage incessant des camions à bois, jour et nuit, sur la route 132. Pour les résidents routiniers et les touristes côtiers, la Gaspésie reste ce haut-lieu de la nature intacte et des forêts anciennes ; un refuge pour une faune et une flore uniques. Pourtant, nul besoin d’être perspicace, il suffit d’un regard global et amateur sur une carte satellite de la région pour constater les dégâts de l’effroyable tuerie sylvestre qui a lieu sur la quasi-totalité du relief entre les villes d’Amqui et de Gaspé.

Dans cette mer de montagnes dénaturées, le Parc national de la Gaspésie représente seulement 802 km² de forêt épargnée par l’industrie forestière. Étant une destination prisée par des milliers de touristes, le parc n’échappe malheureusement pas au tumulte de l’humaine destruction : une myriade d’activités touristiques s’y pratique à l’année. Que ce soit dans une auberge gigantesque et luxueuse ou dans un des nombreux gites et campings qui foisonnent ici et là, les vacanciers ont l’embarras du choix pour un séjour dans une nature en perte de sens, assujettie à une nouvelle forme d’étalement urbain. Il s’agit d’un milieu de vie précaire pour les quelque soixante-dix derniers caribous gaspésiens, nobles gardiens des monts Chic-Chocs, qui vivent désormais de génération en génération sur un territoire dépossédé tel des fantômes errant sur un champ de bataille sans répit[2].

Dans le guide découverte 2020 du Parc national de la Gaspésie, il est souligné que « la prédation des faons caribous par le coyote et l’ours noir est la cause directe du déclin du caribou de la Gaspésie [3] ». Cette déclaration à l’intention du grand public est trompeuse puisque, même indirectement, la cause véritable du déclin du caribou montagnard est la perte de son habitat dû à la déforestation dans les monts Chic-Chocs. Pourtant, dans un article de la SÉPAQ, il est divulgué que les coupes forestières en périphérie du Parc de la Gaspésie ainsi que le dérangement causé par l’homme provoquent la fuite de la population de caribous vers les forêts subalpines où  les cervidés ont plus de chance de rencontrer des prédateurs[4].

Afin de mieux protéger le caribou gaspésien, soixante-quinze caméras de surveillance ont été distribuées sur le territoire du parc pendant plusieurs semaines en 2018. De plus, la région est occasionnellement survolée en hélicoptère pour recenser les effectifs de la population de caribous et parfois, capturer un spécimen pour l’étudier avant de le relâcher. En combinant ces facteurs au déboisement, à la menace des prédateurs, aux continuelles activités sportives et touristiques, aux nouvelles constructions, à la proximité des pourvoiries et des réserves fauniques, il en résulte un milieu de vie extrêmement anxiogène pour tous les êtres vivants, et pas uniquement pour le caribou.

À l’ouest du parc, la situation de la faune et de la flore ne s’améliore guère. « Les forestiers ont tellement coupé en 30 ans dans la réserve faunique de Matane qu’ils ont atteint les sommets escarpés des Chic-Chocs où se réfugient les derniers caribous de Gaspésie, d’après des images satellites compilées par Le Journal.[5] » Louis Fradette, le porte-parole du comité de la sauvegarde des Chic-Chocs, explique : « Ils vont vers les sommets et dans les côtes, dans des milieux très fragiles où la repousse est limitée comparée aux basses altitudes et à la vallée. Il y a un secteur qui a été coupé en 2007 où rien n’a repoussé encore.[6] » Car lorsqu’elle n’est pas drastiquement rasée et abandonnée telle quelle, la forêt ancienne nouvellement dévastée est reboisée avec de jeunes arbres frêles. Une situation qui favorise la prolifération des carnivores fissipèdes, prédateurs des faons caribous, mais comme l’indique le biologiste Martin-Hugues Saint-Laurent, les activités humaines sont la cause directe du déclin du caribou en Gaspésie[7].

Effectivement, la protection de l’ensemble de la biodiversité des monts Chic-Chocs est indispensable au maintien de l’équilibre vital de l’écosystème gaspésien. Dans l’état actuel où se trouve la planète, protéger chaque brin de nature, aussi petit soit-il, est d’une nécessité absolue et cela aura un impact immense sur la perpétuité de la vie sous toutes ses formes. Les forêts primaires, n'ayant jamais été détruites ni très exploitées par l'homme, sont des réservoirs de biodiversité qui abritent des espèces indigènes souvent rares et particulièrement sensibles[8].  Autrement dit, le reboisement ne remplacera jamais le haut degré de naturalité, essentiel à la survie des espèces fragiles, qui régnait dans la forêt ancienne avant la coupe à blanc. Suzanne Simard, professeure en écologie forestière, explique : « Plus le climat est extrême, soit des journées plus chaudes et des soirées plus froides, plus les arbres âgés deviennent cruciaux pour la survie des pousses. [9] »

Il y a fort longtemps, Henry-David Thoreau racontait : « Chaque ville devrait avoir un parc ou plutôt une forêt primitive de cent ou mille hectares, que l’on ne couperait jamais une branche pour se chauffer, un bien commun inaliénable, pour apprendre et se détendre.[10] » Jamais le philosophe ne parle de se projeter dans la nature au rang de profiteur-destructeur à force de Pick-up, de 4X4 et de VTT, mais plutôt d’entrer dans la forêt avec humilité, en tant que disciple des arbres, des montagnes, des rivières et des vallées.

                                         

 



[1] Pierre Rabhi, Vers la sobriété heureuse, Babel, 2019, p.114.

[10] Isabelle Schlichting, Les citations écologiques avant l’heure, Folio, 2017, p.94.

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