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Vol XXVI No 1, septembre-octobre 2020, Diverses nouvelles

Des maires frustrés par le pouvoir de Matane

MRC DE LA MATANIE

Des maires frustrés par le pouvoir de Matane

L’auteur est journaliste pour l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada
19 juillet 2020 par 

Photo: Louis-Philippe Cusson


L
es maires de la MRC de la Matanie (qui compte 10 municipalités en plus de Matane, la ville-centre) sont amers : ils ont l’impression d’avoir peu de contrôle sur les destinées de leurs communautés. « La majeure partie des décisions sont prises par la Ville de Matane », lance le maire de Baie-des-Sables, Denis Santerre, qui a le sentiment de « toujours perdre ».

En vertu des lettres patentes qui ont créé la MRC, chaque village dispose d’une voix au conseil des maires, mais Matane (dont les 14 000 habitants représentent deux tiers de la population de la MRC) en a 9 sur un total de 19. À chaque vote, il lui suffit donc de convaincre une seule municipalité d’aller dans son sens pour l’emporter. Une situation qui crée bien des tensions.

Par exemple, M. Santerre affirme qu’en novembre dernier, le maire de Matane Jérôme Landry avait décidé qu’il fallait congédier la directrice générale de la MRC. « Il voulait faire rentrer quelqu’un d’autre, sans dire qui. » Grâce à l’appui du maire de Sainte-Félicité, M. Landry a pu convoquer une réunion extraordinaire, même si tous les autres élus s’y opposaient. Une opération qui a finalement achoppé, certains maires ayant appelé la population à se présenter à la réunion. M. Landry aurait préféré clore la séance que d’exposer en public les raisons du renvoi de l’employée, et cette dernière a pu rester en poste.

DUR DE BOUCLER DES PETITS PROJETS

Pour bénéficier d’un deuxième bulletin de vote au conseil des maires, il faut qu’une municipalité abrite plus de 1 700 habitants. Saint-Ulric était dans ce cas auparavant, mais le village compte aujourd’hui moins de 1 600 résidents. « On voudrait bien remonter à 1 700, mais c’est difficile, témoigne le maire Pierre Lagacé. On a un gros projet qui va commencer au mois de septembre : la construction de 22 logements pour les aînés. J’espère qu’au moins 10 à 15 résidents de Saint-Ulric vont vendre leur maison pour aller demeurer là, et que des nouvelles familles avec des enfants vont venir s’installer. » Saint-Ulric a obtenu un financement de la MRC, mais inférieur de 5 000 $ à ce qui était désiré, même si presque tous les maires étaient prêts à allonger cette somme.

Matane (représentée lors de ce vote par son maire suppléant) voulait cet argent pour sa cuisine collective, et un autre maire s’y est lui aussi opposé. « Vous allez me dire que 5 000 $ ce n’est pas beaucoup, mais sur une levée de fonds de 200 000 $, c’est important. C’est de la frustration que j’ai eue ce soir-là. Et c’est assis en face de toi, et c’est imposant parce qu’ils savent que tôt ou tard ils dirigent tout quand même », conclut Pierre Lagacé.

« Quand je suis entré en poste en 2017, les autres maires m’ont dit : si Matane dit que tu vas payer, tu vas payer », affirme le maire des Méchins, Dominique Roy. Sa population verse une quote-part pour des services qui sont dans la ville-centre, comme la piscine, le centre de ski ou l’aréna. « Mais j’ai déjà un petit aréna, et pour la baignade mes citoyens vont à Sainte-Anne-des-Monts. » M. Roy juge « normal » que Matane ait plus de pouvoir et cherche à grossir, mais il a parfois l’impression que cela se fait aux dépens des autres. « Si j’ai un projet, Matane peut facilement me bloquer avec ses neuf votes, c’est ça qui est frustrant. On n'a pas besoin de devenir gros comme Matane, mais ce serait le fun d'avoir de l'argent pour nos citoyens. »

D’AUTRES POMMES DE DISCORDE

Le maire des Méchins regrette que, malgré son poids dans le processus décisionnel, Matane ne soit pas « à 100 % dans la MRC ». Ainsi, il existe deux services de pompiers en Matanie : celui de la MRC, et celui de la ville-centre. Cette dernière veut étendre ses services aux villages limitrophes, et peut offrir un meilleur prix que la MRC, ayant un territoire moins grand à couvrir. « Un très bon service », selon Pierre Lagacé à Saint-Ulric qui a fait ce choix, mais cette situation ennuie les maires des localités plus éloignées, comme Les Méchins ou Baie-des-Sables : quand une municipalité se désiste du service de pompiers fourni par la MRC, c’est eux qui doivent combler le trou financier.

Idem pour l’évaluation foncière : Matane s’apprête à créer son propre service, ce qui aura forcément des répercussions sur les autres, d’après Denis Santerre. « Ils paient quasiment 65 % de la facture. S'ils arrêtent, nous les 10 petites municipalités, est-ce qu'on va payer le service au complet? Impossible. »

Le maire de Matane, Jérôme Landry, n’a pas souhaité répondre à nos questions. Les autres maires ne lui en veulent pas personnellement, mais dénoncent un système qu’il serait temps de changer. « Il en profite, et il a raison d’en profiter, soutient le maire de Baie-des-Sables. On serait à sa place, on ferait peut-être pareil. » Modifier les lettres patentes permettrait de rééquilibrer le pouvoir. Pas sûr que Matane soit d’accord, toutefois…
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