Anges gardiens de la ruralité

LES TRAVAILLEURS DE RANG

Anges gardiens de la ruralité

L’auteur est journaliste pour l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada
19 juillet 2020 par 


À partir de cet été, deux travailleuses de rang sillonneront les routes du Bas-Saint-Laurent pour aider les agriculteurs à combattre leurs démons. Il s’agit d’une profession qu’on ne trouve qu’au Québec, créée il y a une dizaine d’années par la fondatrice de l’association Au cœur des familles agricoles (ACFA), Maria Labrecque Duchesneau, qui avait remarqué que la santé psychologique des agriculteurs était l’objet de bien peu de considération.

Le travailleur de rang est souvent présenté comme l’équivalent d’un travailleur de rue, mais à l’extérieur des centres urbains. C’est tout de même un peu plus compliqué, si l’on en croit l’actuel directeur général de l’ACFA, René Beauregard : « Il s’agit d’un service complémentaire à ceux offerts dans le réseau de la santé. Ce sont des personnes qui ont une bonne connaissance du monde agricole. Elles doivent être en mesure de saisir la complexité des problèmes que rencontrent les producteurs : conflits familiaux ou avec des partenaires, problèmes de relève, etc. »

« Les agriculteurs, aujourd’hui, ce sont des entrepreneurs : ils ont des employés, ils ont des dettes très importantes, ils ont peur de perdre leur entreprise », indique Gilles St-Laurent, un producteur bovin récemment retraité de Sainte-Irène, dans la vallée de la Matapédia. « Le gros problème, en partant, c’est l’isolement. Avant, il y avait des fermes partout dans les rangs, les gars s’accotaient sur leur clôture et parlaient à leur voisin. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. J’étais tout seul dans mon rang. Si j’ai des problèmes, j’en parle à qui? »

Silencieux et travailleurs, les producteurs agricoles ont les mêmes problèmes, personnels ou professionnels, que le reste de la population. Face à la détresse psychologique (que près d’un agriculteur sur deux va connaître au moins une fois dans sa vie, selon l’UPA), certains peuvent développer des problèmes de dépendance, dans les pires cas s’enlever la vie. Ils consultent peu, selon M. St-Laurent, notamment parce que leur réalité est mal comprise. « Tu travailles 100 heures par semaine, tu as des animaux à soigner tous les jours, tu vas voir un psychologue et il te dit : monsieur, vous êtes fatigué, prenez donc deux semaines de vacances… Ah bon? Qui va soigner mes animaux? »

UN SERVICE QUI FUT APPRÉCIÉ DANS LA MATAPÉDIA

Gilles St-Laurent est membre du comité Travailleur de rang de la Matapédia, qui a réussi à montrer la nécessité d’un tel poste et à le financer pendant six ans. Jusqu’en décembre 2019, une jeune femme visitait les fermes de la vallée pour se faire connaître et offrir son aide aux agriculteurs. Des « sentinelles », qui pouvaient être des transporteurs de lait ou des vétérinaires, ont également été formées dans la Matapédia : elles alertaient la travailleuse de rang quand elles voyaient qu’un producteur avait des problèmes ou des doutes. Pas moins de 1 500 interventions ont été faites au cours de cette période.

Le départ de cette intervenante a été regretté dans la région, mais il devenait compliqué de payer ses services. « Quand on démarre un projet, c’est toujours intéressant pour les bailleurs de fonds, assure Gilles St-Laurent. Après quelques années, ce n’est plus une nouveauté. On nous a invités à trouver du financement ailleurs. »

Les deux embauches faites par l’ACFA permettront de combler ce trou. Le territoire à couvrir sera imposant – une personne se chargera de l’ouest du Bas-Saint-Laurent, l’autre de l’est – mais cela n’est pas inhabituel dans le métier : il n’y a que 12 travailleurs de rang au Québec (dont neuf sous l’égide de l’ACFA). « En Montérégie, qui est un très grand territoire et qui est la région administrative où il y a le plus de producteurs agricoles au kilomètre carré, il n’y avait qu’une seule travailleuse de rang, et il va maintenant y avoir une deuxième personne », dit René Beauregard. Un soutien financier de 300 000 $ a été accordé par le ministère de la Santé et des Services sociaux et par celui de l’Agriculture, et la recherche de financement va continuer dans le but de pérenniser ces ressources.

Quoi qu’il en soit, la saison 2020 s’annonce chargée pour ces intervenants du monde rural. Malgré les appels à la consommation locale, la pandémie de COVID-19 a affecté les revenus des agriculteurs, certains ayant connu des difficultés pour écouler leurs stocks. Au moment d’écrire ces lignes, une sécheresse précoce s’abattait sur le Bas-Saint-Laurent, mettant déjà en péril certaines récoltes.

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