Un peu plus de poulets en circuit court cette année, mais pas assez

Un peu plus de poulets en circuit court cette année, mais pas assez

L'auteur est journaliste de l'Initiative de journalisme local, financée par le Gouvernement du Canada
8 juin 2020 par 


Probablement que vous ne vous en êtes pas rendu compte, mais cette année, il y a du changement dans les petits poulaillers du Québec : les producteurs qui ne disposent pas des quotas distribués par les Éleveurs de volaille du Québec, une des fédérations qui forment l’Union des producteurs agricoles (UPA), peuvent maintenant produire 300 coqs à chair par an, plutôt que 100 auparavant.

« On est extrêmement contents », s’exclame Sylvain Henrie, qui possède avec sa conjointe la ferme La Caboche à Mont-Lebel, avant de tempérer ses propos : « C’est juste un début! Cela augmente un peu la rentabilité des petites fermes, mais on pourrait en faire beaucoup plus : cette année, nos 300 poulets sont déjà réservés. On n’aurait aucun problème à en vendre 2000! »

Oui, mais pour produire 2000 poulets, cela coûterait « 200 à 250 000$ pour acheter le quota », estime Clément Clerc, qui vient tout juste de démarrer la ferme La Borderie, à Saint-Joseph-de-Kamouraska. Juste par le bouche à oreille, une centaine des 300 poulets que M. Clerc va élever au grand air cet été avaient déjà trouvé preneurs avant qu’il officialise le lancement de sa ferme, vendredi soir. 

En Alberta et en Colombie-Britannique, les petites fermes qui opèrent en circuit court comme La Caboche ou La Borderie ont le droit de produire 2000 poulets. L’an dernier, l’Union paysanne, qui défend l’agriculture de proximité, a demandé à la Régie des marchés agricoles qu’elle octroie un droit similaire aux éleveurs québécois. C’est suite à cette requête que la limite a été portée à 300.

« Ce n’est pas une victoire pour nous, d’autant plus qu’il y a eu des frais d’avocats importants et beaucoup de bénévolat », témoigne le représentant bas-laurentien de l’Union paysanne, Gabriel Leblanc. Le combat n’est toutefois pas fini : en mai, l’organisation paysanne a fait parvenir une pétition en faveur de l’autonomie alimentaire au gouvernement du Québec. Dans celle-ci, parrainée par la députée solidaire Émilise Lessard-Therrien, la hausse des productions hors quota dans les secteurs sous gestion de l’offre (lait, poulet, œufs, dinde) est une nouvelle fois exigée.

L’agriculture paysanne, un vrai casse-tête

Lorsque la Régie des marchés agricoles a rendu sa décision, elle a argué que l’UPA avait écouté les petits éleveurs en lançant un projet pilote qui permet à certains d’entre eux (10 seront tirés au sort chaque année pendant cinq ans) de produire jusqu’à 2000 poulets destinés à des marchés de proximité. Tant Sylvain Henrie que Clément Clerc voudraient participer à celui-ci, mais aucun des deux n’a reçu de réponse de la fédération des éleveurs au moment d’écrire ces lignes. 

Cependant, même si leurs fermes bénéficiaient de ce droit, cela ne règlerait pas l’autre gros problème qu’elles rencontrent : l’absence d’abattoir pour le poulet au Bas-Saint-Laurent. Sylvain Henrie amène son cheptel à… l’île d’Orléans! « Je me lève à minuit, je réunis les volailles pour les charger dans le camion. Je pars immédiatement, vers 2 h du matin, afin de limiter leur stress et d’être le premier arrivé à l’abattoir. Puis je récupère le poulet congelé à 18h, et je rentre. » Faire un voyage pour 300 animaux plutôt que 100 est donc avantageux, mais loin d’être la panacée…

« Pour moi, la question de la production hors quota est indissociable de celle de l’abattage à la ferme : si tu avances sur une sans avancer sur l’autre, le pas que tu as fait n’est pas si grand que ça au final », résume Gabriel Leblanc. On en semble bien loin, tant les exigences en matière sanitaire du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (MAPAQ) sont élevées. Cela aurait pourtant un impact certain sur les revenus des petits agriculteurs : en ce moment, Clément Clerc évalue à 2$ son bénéfice sur chaque kilogramme de poulet produit… Sylvain Henrie et sa conjointe ont tous deux des emplois à temps plein en plus de s’occuper de leur ferme.

Faute de mieux, à La Caboche comme à La Borderie, on essaie de regarder vers d’autres productions. La première ferme (dont la volaille vient d’être certifiée biologique) a obtenu le droit d’avoir 500 poules pondeuse, et fait aussi du porc et du bœuf. La seconde se lance dans les petits fruits (notamment l’amélanche) et a bâti deux plans d’affaires : « Ma priorité, c’est d’obtenir le droit de produire 2000 poulets, assure Clément Clerc. Mon plan B, c’est de faire 300 poulets et de développer la pintade, un produit quasiment inexistant dans la région. » 

Le Québec produit 166 millions de poulets chaque année. « Même si 500 personnes se mettaient à produire 2000 poulets du jour au lendemain, ce qui est utopique, cela représenterait une hausse de 0,6% de la production », calcule M. Clerc. L’engouement pour les productions artisanales, encore accéléré par la pandémie de covid-19, croît beaucoup plus rapidement. Mais dans le système règlementaire en place, l’offre ne devrait pas suivre la demande.

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