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Vol XXVI No 1, septembre-octobre 2020, Diverses nouvelles

I can’t breathe

I can’t breathe

9 juin 2020 par 


Ce moment que je n'oublierai jamais...

 

Lors de la clôture de la MARCHE PACIFIQUE POUR L’ÉGALITÉ DE TOUS ET TOUTES ET CONTRE LES DISCRIMINATIONS RACIALES tenue le 7 juin 2020 à RIMOUSKI​, monsieur Jean Kabuta, professeur retraité d'origine congolaise, déclame ce magnifique poème, I CAN'T BREATHE, au milieu d'une assemblée  attentive.

Soudainement, mouvement de foule. Des jeunes, femmes et hommes, descendent rapidement de la petite colline où ils étaient postés, s'approchent de la scène et posent un genou à terre en levant le poing vers le ciel. Ils sont face au poète, solennels, graves, émus. 

 Ils reçoivent, entendent et répondent en direct à l'appel à la noblesse de toutes et de tous, lancé dans ce texte . 

Ce geste saisit la foule, le silence et la présence se font plus denses, et nous sommes plongés, tous ensemble, quelques secondes, dans cette noblesse commune d'une humanité partagée. 

Merci infiniment Monsieur Kabuta pour cette offrande. 

Vous avez été  entendu.

 Diane Léger

Les scientifiques familiers des mystères      disent à juste raison :

L’humain est un gratte-ciel      construit pendant neuf mois

À partir d’une seule brique     qui se divise    

Chaque nouvelle brique     fabriquant les matériaux

Indispensables     à la suite des travaux   

Depuis les tonnes      de béton d’acier et de bois

Jusqu’à la plomberie    aux tuiles et au carrelage   

Depuis les châssis      jusqu’à l’énergie au mobilier

À la sécurité     et à l’équipement informatique

 

Issu de la rencontre     d’un ovule avec un spermatozoïde

Je suis corps d’eau et d’os      de sang et de muscles

Je suis esprit et âme     Je suis émanation d’un Réel métissé

Être aux besoins variés      être aux promesses insoupçonnées

J’aspire à l’envol     je rêve de grande santé et d’absolu

 

Je suis aussi wayne bibi     le noyau adamantin

Noyau de résistance     source de dignité

Noyau inaliénable     Je suis Celui-qui-refuse-la-servitude

Celui-qui-refuse-de-ramper    Celui-qui-revendique-sa-place-au-soleil

 

Ce joyau ultime étincelant     ne vaut pas dix mille dollars

Ni cent mille ni un million     ni cent milliards de dollars

NON ma vie n’a pas de prix !     Rien ne contrebalance ma vie valeur suprême

Comme toute vie humaine     quelle qu’elle soit !

 

Toute la complexité toute la dynamique     présentes dans l’unité primordiale simple

Comment ne pas s’émerveiller ?    Comment ne pas soupçonner là-dessous

Une volonté un projet une Présence ?     Comment ne pas dire merci ?

 

Mon histoire biologique est à la fois      longue et grandiose et surprenante

Je la raconterais une vie entière     Mon histoire c’est celle de chacun·e d’entre vous

C’est l’histoire de celles et ceux      qui participent du phénomène humain

Il y a une seule histoire     celle de l’Être humain dans son incroyable complexité

 

Voilà ma structure profonde      Elle est identique pour tous les bantu

C’est-à-dire tous les vivants      émanations d’Unkulunkulu l’Ancêtre-Primordiale

Qui appartiennent à une seule race     si subtile si riche et fondamentalement une

Honoré de participer à l’aventure humaine     je suis rempli d’étonnement 

 

Je suis donc de la race des êtres pensants      de la race des êtres parlants

Ceux qui construisent des mégapoles      des systèmes de pensée des micro-puces

À la fois fragile et puissant     une bestiole invisible me tue mais ne m’anéantit pas

Je suis Génie-qui-ne-s’éteint-point-    sans-avoir-accompli-de-prodiges 

 

En structure superficielle     j’arbore une variété de formes et de couleurs

Il y a des rouges des bruns des roses      selon le pourcentage de mélanine

 

Ce 25 mai de l’an 2020     une fois de plus

Un officier de police au cœur pétrifié      pauvre homme abîmé

M’a cloué au sol     Il a posé son genou pesant sur mon cou

Neuf minutes tout une éternité      comme cela se passe depuis des siècles

S’il vous plaît je ne peux pas respirer     S’il vous plaît je manque d’air

S’il vous plaît j’étouffe     S’il vous plaît le genou sur mon cou

Je ne peux pas bouger     Maman Maman

Je ne peux pas    J’ai mal au ventre

J’ai mal au cou    J’ai mal partout

De l’eau, quelque chose    S’il vous plaît

Ne me tuez pas     Vous allez me tuer

Ils vont me tuer    Je ne peux plus respirer

S’il vous plaît monsieur     ne me tuez pas

Je m’appelle George Floyd     Breonna Taylor    Botham Jean     Stephon Clark

Philando Castile     Alton Sterling     Jamar Clark     Freddie Gray

Walter Scott     Tamir Rice   Laquan MacDonald    Michael Brown

Eric Garner     Je porte d’innombrables autres noms

Reçus au cours de nombreuses décennies      depuis le règne du Ku Klux Klan

Depuis le temps de la traite      depuis les cales sombres des bateaux négriers

Où durant des semaines de traversée      j’ai manqué cruellement d’air

 

Ne suis-je pas     Celui-qui-manque-d’air-depuis-cinq-siècles-entiers

Depuis ces sinistres années 1440      où captif déshumanisé du continent razzié

Je fus déporté vers la péninsule ibérique     puis vers les Antilles et autres Amériques

Comme marchandise comme esclave     monnayable et corvéable à merci

Avec la bénédiction des églises saintes     et le silence des philosophes dits éclairés ?

 

Réputé bête dangereuse et indésirable     je suis toujours pourchassé toujours traqué

Los Angeles ou New York ou Chicago     Texas ou Minneapolis ou Montréal

Du nord au sud d’une côte à l’autre     où que j’aille je suis victime de profilage racial

Je suis l’animal qu’on abat sans vergogne     sans craindre aucune sanction sérieuse 

 

Or à la fois fragile et puissant     un genou obstiné me tue mais ne m’anéantit point

Je suis Vie-qui-ne-s’éteint-point    sans-provoquer un séisme sans ébranler le monde   

 

Braves gens réunis dans cette agora accueillante     ce dimanche 7 juin de l’an 2020

Mon cœur est rempli d’allégresse et d’espoir      Il chante il danse il rend grâce

D’être entouré de sœurs et frères      au cœur aimant aux couleurs arc-en-ciel

Pour dénoncer l’injustice le mépris la violence     pour dénoncer le racisme dégradant    

Pour proclamer devant le monde et la nature témoins      notre commune noblesse

 

Jean Kabuta

Rimouski, 7 juin 2020

 

 

 

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