Résilience et quête d’autonomie des femmes sénégalaises

Chronique paysanne (3)

Résilience et quête d’autonomie des femmes sénégalaises

11 mai 2020 par 

PHOTO: Jean-François Girard


Au Sénégal, les inégalités de genre persistent, particulièrement dans les milieux ruraux où l’économie repose sur l’agriculture, principale source de revenus. La division du travail est manifeste, et l’accès aux ressources agricoles est difficile pour les femmes. Leur rôle consiste avant tout à répondre aux tâches domestiques telles que la préparation des repas, l’éducation des enfants, les soins de la famille. De plus, les relations hiérarchisées dominent toujours au sein des familles et des communautés, et façonnent de manière intrinsèque les inégalités entre les femmes et les hommes. Il est donc très difficile pour les femmes de s’investir dans la vie publique et économique. Pourtant, les femmes africaines rêvent d’autonomie et, malgré les contraintes liées aux inégalités, elles poursuivent leurs luttes!

Dans le cadre d’une mission en égalité femme-homme (EFH) avec l’UPA Développement International, d’une durée d’un an au Sénégal, j’ai pu entrer au cœur des combats des femmes et de leurs revendications paysannes. Ce mandat m’a permis de parcourir le pays de la Teranga1 à la rencontre d’agricultrices qui se battent afin d’améliorer leurs conditions de vie et dont l’immense résilience m’a particulièrement marquée.

C’est dans la région du Bassin arachidier, où vivent des populations sérères, que j’ai rencontré Adama Faye, éleveuse caprine et productrice d’arachides. Cette région du Sénégal est l’une des plus pauvres, avec un taux d’analphabétisme et de violence conjugale très élevé, des conditions de culture excessivement difficiles en raison du manque d’eau, de la déforestation et de l’érosion éolienne. C’est Awa, collègue, traductrice et précieuse amie, qui a insisté pour me faire rencontrer Adama, qui a démarré une petite entreprise d’élevage de chèvres en participant au programme Les Savoirs des gens de terre (LSGT) de l’UPA DI chapeauté par son organisation paysanne locale.

Nous avons donc pris le chemin de la brousse dans un vieux taxi nous conduisant sur une longue piste de sable jusqu’au village d’Adama, un endroit isolé et pratiquement dénué d’arbres. À notre arrivée, Adama nous a accueillies entourée d’une dizaine d’enfants curieux. Elle m’a prise par la main et m’a entraînée dans la fraîcheur de sa hutte de paille. Après plusieurs salutations, nous nous sommes assises toutes les trois sur son lit pour qu’elle nous raconte sa vie et son expérience d’agricultrice.

Dès l’âge de neuf ans, Adama travaillait dans une famille aisée comme aide-domestique à Dakar, capitale du Sénégal, loin de sa famille. Elle s’est mariée à 15 ans avec un homme beaucoup plus âgé et a accouché de sept enfants mort-nés. Une triste réalité africaine. « C’est la part du bon Dieu », me dit-elle souriante! Comme la tradition l’oblige − une femme ne doit pas rester seule au Sénégal−, elle s’est remariée avec l’un des jeunes frères de son défunt mari, devenant ainsi sa troisième épouse, et donna finalement naissance à trois beaux enfants. Sa fille et ses deux garçons sont aujourd’hui devenus de jeunes adultes, et grâce à ses coépouses, elle peut alterner les jours de repas et de lavage, et consacrer du temps à ses activités génératrices de revenus et s’impliquer dans la vie communautaire.

À travers le programme Les Savoirs des gens de la terre, Adama a bénéficié d’un crédit rotatif et d’une formation pour démarrer une entreprise d’élevage de chèvres. Jusqu’à maintenant, elle a remboursé la moitié de son prêt et a pu jouir d’un profit satisfaisant qui lui a permis d’acheter un matelas et un panneau à énergie solaire afin d’écouter la radio. Ainsi, elle peut tendre l’oreille vers ce qui se passe dans sa communauté et dans son pays.

Prendre la parole

Par ailleurs, Adama nous confie qu’avant de participer à ce programme avec les autres membres de son association locale, elle n’avait jamais osé prendre la parole à la place d’un homme. Traditionnellement, l’homme est le chef, c’est à lui que reviennent la parole et les grandes décisions. Mais, grâce à une participation mixte des hommes et des femmes qui œuvrent en milieu agricole et à l’encouragement de ses pairs, elle a aujourd’hui libéré sa parole! Récemment Adama s’exprimait à la radio pour défendre les enjeux liés à l’eau potable que vivent les habitants de son village. La quête d’eau fait partie des lourdes tâches domestiques que doivent effectuer les femmes. Au village, l’eau potable alimente le puits uniquement entre minuit et cinq heures du matin. Aussi les femmes doivent-elles se lever la nuit pour aller chercher l’eau, même lorsqu’elles sont enceintes, au risque de perdre leur enfant.

Je suis retournée en ville accompagnée d’Awa et j’ai regardé défiler les quelques baobabs qui dominent la brousse. Je me suis dit que la résilience des femmes africaines est certainement le moteur d’une grande transformation sociale et que nous avons beaucoup à apprendre d’elles. Et voilà qu’Awa m’insuffle un vieux dicton : Il faut creuser les puits aujourd’hui pour étancher les soifs de demain!

1. Teranga est un mot wolof qui signifie « hospitalité ».

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