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Vol XXVI No 1, septembre-octobre 2020, Diverses nouvelles

« Nous sommes tous des maîtres d’école, et notre école, c’est l’univers1 »

« Nous sommes tous des maîtres d’école, et notre école, c’est l’univers1 »

11 mai 2020 par 

PHOTO: Annie Manseau


Redécouvrir les joies d’une vie moins dépendante du système capitaliste et de ses coutumes écocidaires, constater les effets positifs du ralentissement mondial sur les écosystèmes, se questionner sur le sens de la vie et sur la réelle fonction de l’éducation… Telles furent quelques-unes des activités quotidiennes de bien des familles durant ces longues semaines de pandémie au rythme industriel suspendu. Au fond, le chaos mondial actuel n’est-il pas le produit de l’éducation?

Depuis l’Antiquité, plusieurs s’accordent pour dire qu’une éducation holistique et personnalisée, sans parti pris, au contact de la nature et des êtres vivants, permettrait de faire éclore un monde respectueux de l’humain, de la vie et de la Terre. Aucune école, aucune méthode, ni aucun programme préétabli ne peut prétendre offrir cette éducation. Ainsi, comme l’indique le pédagogue John Caldwell Holt, dont les travaux ont conclu que l’école était irréformable, il ne s’agit pas de créer des écoles alternatives mais plutôt des alternatives à l’école elle-même.

Convaincu que l’institution scolaire répond très bien à la mission qu’elle s’est donnée, c’est-à-dire la transmission de connaissances et la formation professionnelle à défaut de l’éducation elle-même, John Holt poursuit les réflexions amorcées par Ivan Illich dans Une société sans école et constate l’importance de dissocier apprentissages et diplômes. Selon Holt, lorsque celui ou celle qui enseigne aime profondément sa matière et que les apprentissages sont libres et choisis, l’effet est complètement différent. Ainsi que le souligne Sir Ken Robinson : « La vie n’est pas linéaire, mais organique. Nous créons nos vies en symbiose, en découvrant nos talents en relation avec les circonstances. Et au cœur de nos défis se trouve la reconstruction de notre sens de la compétence et de l’intelligence2. »

Dans les années 1970, John Holt crée la notion de « non-scolarisation » en posant des balises claires : « Contrairement aux raccourcis dont abusent les détracteurs de cette notion, le rôle des adultes reste fondamental : en effet, les adultes doivent être attentifs et suffisamment présents pour mettre à la disposition de l’enfant les ressources qui pourront l’aider […] Il ne s’agit donc en aucun cas de laisser les enfants livrés à eux-mêmes, mais de les accompagner avec tact sur leur propre chemin3. » Il est alors primordial de trouver un juste équilibre et de comprendre qu’une famille est elle aussi une école de pensée. Dans le meilleur des cas, l’enfant devrait avoir la liberté de poursuivre l’éducation qui lui convient le mieux, même en passant par le système scolaire si cela fait partie du projet choisi par l’enfant.

Cela dit, espérer que les écoles alternatives gagnent du terrain n’est pas une solution immédiate puisqu’elle relève de l’utopie. Comme l’explique le chercheur en éducation Thierry Pardo, « les nouvelles radicalités sont lasses d’attendre, suspendues à une promesse […] nous voulons pour nos enfants liberté et bonheur, pas dans un hypothétique lendemain qui chante, ou que sais-je encore, mais ici, maintenant et entre nous4. » S’adressant à des jeunes, à des parents et à des enseignants au siècle dernier, le philosophe Jiddu Krishnamurti confirme : « Cette liberté, nous la voulons – pas dans les temps à venir, mais là, maintenant, sinon nous risquons tous l’anéantissement. Nous devons, dans l’immédiat, créer une atmosphère de liberté afin que vous puissiez vivre et découvrir par vous-mêmes ce qui est vrai, devenir intelligents et capables d’affronter le monde et de le comprendre, au lieu de vous y soumettre5. »

Plusieurs demandent si les libres penseurs issus de cette éducation hors système risquent de créer une société de révolte qui plongera le monde dans le chaos. Ce à quoi le sage Indien répond à nouveau : « Le monde vit donc déjà dans le chaos : telle est la première constatation à faire. Ne prenez pas pour acquis le fait que la société soit en ordre : ne vous laissez pas hypnotiser par les mots. » En fait, la liberté ne naît pas du chaos mais de la discipline. Les enfants engagés dans l’aventure éducative hors école sont voués à trouver leur élément, celui qui éveillera leur enthousiasme natif et suscitera en eux et autour d’eux l’excellence, la vertu et la compétence6.

Les questionnements, les réflexions et la recherche profonde de la véritable fonction de l’éducation accompagnent l’apprenant autonome tout au long de sa vie. Pour cette raison, la vitalité et l’initiative sont le quotidien des familles à qui l’éducation libre réussit. Lorsqu’elle est spontanée, bien vécue et que les conditions propices sont réunies autour de l’enfant, l’aventure de « l’éco-éducation7 » offre des expériences éducatives variées (visites, sorties, échanges, cours à la carte, voyages). Chemin faisant, il n’est pas rare que ce mode de vie permette aux enfants de passer plus de temps en plein air au contact de la nature, de s’impliquer avec enthousiasme dans ce qui les passionne et de choisir judicieusement ce qu’ils vont faire de ce précieux temps de vie qui leur est imparti.

1. Henry David Thoreau, Journal, 15 octobre 1859.

2. Sir Ken Robinson, Révolutionner l’éducation!, Conférence TED 2010.

3. John Holt, Les apprentissages autonomes : comment les enfants s’instruisent sans enseignement, L’instant présent, 2014, p. 165.

4. Thierry Pardo, Une éducation sans école, Écosociété, 2017, p. 169.

5. Jiddu Krishnamurti, Le sens du bonheur, Stock, 2006, p. 13.

6. André Stern, Tous enthousiastes! Retrouvez votre énergie d’enfant!, Horay, 2018.

7. Thierry Pardo, Une éducation sans école, Écosociété, 2017, p. 133.

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