« Moi, la pandémie, ça change rien dans ma vie »

« Moi, la pandémie, ça change rien dans ma vie »

11 mai 2020 par 


Vous pouvez imaginer le soulagement que Martin a ressenti lorsque son fils lui a tout bonnement lancé cette phrase : « Moi, la pandémie, ça change rien dans ma vie! » Le 13 avril, j’ai joint Martin au téléphone pour qu’on discute de son quotidien de pandémie. Étonné, presque mal à l’aise, il a avoué que son plus gros problème en ce moment était de se sentir hyperprivilégié. Pourtant, Martin est père monoparental de deux enfants en bas âge, fait des petits contrats à gauche et à droite dans des écoles − maintenant fermées −, et ne roule pas sur l’or le reste de l’année… On aurait pu s’attendre à ce que la crise de la COVID-19 le précarise davantage.

Martin s’implique au sein de l’Alliance revenu de base des régions Est (ARBRE), formée d’organismes communautaires1, de citoyens, de citoyennes et de la Direction régionale de santé publique de Gaspésie—Îles-de-la-Madeleine. L’ARBRE travaille à mettre sur pied, sur une durée de 20 ans, un projet d’expérimentation d’assurance-revenu de base pour le Bas-Saint-Laurent, la Gaspésie et les Îles-de-la-Madeleine.

Cet objectif plutôt imposant implique plusieurs étapes, notamment la mobilisation des collectivités concernées et leur participation à l’écriture de la proposition évolutive du projet2.

Une étape préliminaire est l’expérimentation d’un revenu de base sur un an, pour un des citoyens membres de l’ARBRE. C’est ici que Martin entre en jeu. Il reçoit inconditionnellement 375 $ par semaine, soit l’équivalent de ce que la mesure du panier de consommation (MPC) considère comme suffisant pour lui permettre de répondre à ses besoins de base (logement, nourriture, vêtements, etc.). En retour, il doit relater les impacts que ce revenu garanti a sur sa vie. 

Martin avait gagné 4 000 $ l’année dernière, il avait donc dû avoir recours à une marge de crédit pour assurer les besoins de sa famille. L’entrée de 375 $ sur une base hebdomadaire change donc pas mal sa situation. En raison de la crise, j’ai cru intéressant de le contacter pour voir comment son revenu de base affecte sa situation : « Quand ça a commencé, mon fils était à l’école, quand il revenait à la maison, c’était l’apocalypse dans sa tête. C’était vraiment pas cool. Quand les écoles ont fermé, c’est pas tant la maladie qui m’inquiétait... Sincèrement, je me suis dit : “Hey, j’suis content qu’il n’en entende plus parler. En tout cas, de cette façon-là.” Ici, on parle de la crise d’une manière posée. Ce 375 $ me permet de prendre le temps nécessaire pour échanger calmement avec mes enfants. J’ai un petit stress comme tout le monde, mais il est gérable au coton! » 

« Moi, la pandémie, ça change rien dans ma vie », ce n’est pas une figure de style… Le montant que Martin reçoit par semaine a été un tampon efficace pour amortir le sentiment de précarité que des millions de personnes ressentent présentement.  « Quand on vit dans la pauvreté quelques années, on finit par se faire un trou… On emprunte en quelque part… Sur sa santé mentale et physique, quand c’est pas à des proches ou sur la carte de crédit. Vivre au Québec, au Bas-Saint-Laurent ou en Gaspésie, ça coûte un certain montant. Je pensais jamais dire ça, mais c’est pas gratis vivre. Ça nous coûte de l’argent, juste pour être en vie. À partir du moment où on reconnaît ça… on peut pas dire que le monde a pas besoin d’argent. »

En effet, réaliser que les gouvernements remettent consciemment des sommes obligeant les personnes ayant recours à l’aide sociale à hypothéquer leur santé lève le cœur.

« Je suis tellement bien, de manière tellement simple que je me dis : on est ben stupides de pas assurer ça pour tout le monde. Parce qu’on a les moyens financiers de le faire, pis on le fait pas », conclut Martin. 

L’état de précarité financière, ce sentiment de crise qui prend aux tripes tant d’individus ces temps-ci, est malheureusement le quotidien de trop de gens en situation de pauvreté au Québec. COVID ou non, courir les banques alimentaires, surchauffer mentalement du fait qu’on doive planifier chaque dépense, voir l’avenir comme une chose incertaine… Tout ça, c’est de la violence sociale. Et notre filet social québécois devrait inclure une garantie de revenu permettant à chaque citoyen et citoyenne de combler à tout le moins ses besoins de base. Espérons que l’expérience de Martin nous aide à faire un pas dans ce sens!

1. Le Regroupement des assistées sociales et assistés sociaux du Témiscouata, la Corporation de développement communautaire des grandes marées, Action populaire Rimouski-Neigette et Revenu de base Québec.

2. Arbre, Proposition préliminaire d’un projet d’expérimentation d’une assurance-revenu de base inconditionnelle et universelle pour les personnes habitant la Gaspésie-Les-Îles et le Bas-Saint-Laurent, 2020, http://revenudebase.ca/publications/?id=proposition_evolutive

Consultez le journal au format numérique
Visionner

Consultez le calendrier culturel du Girafe