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Vol XXVI No 1, septembre-octobre 2020, Diverses nouvelles

Les défauts de la 5G ne sont peut-être pas ceux que vous pensez

Les défauts de la 5G ne sont peut-être pas ceux que vous pensez

L'auteur est journaliste de l'Initiative de journalisme local, financée par le Gouvernement du Canada
10 mai 2020 par 


Véritable « saut technologique », la 5G nous promet monts et merveilles : elle nous donnera accès à un débit bien plus élevé que la 4G, pouvant faire circuler beaucoup plus de données en même temps. Surtout, cette technologie permettra aux objets connectés de communiquer entre eux. Les applications sont multiples, et encore largement inconnues. La voiture autonome en est l'exemple-type, mais il faut s'attendre à voir des capteurs tapisser les nouvelles « villes intelligentes » pour contrôler l'éclairage, la circulation, voire nos faits et gestes…

Si vous fréquentez les réseaux sociaux, vous n'ignorez pas que la 5G est devenue la nouvelle passion des complotistes. La théorie la plus délirante, qui lie cette technologie à la pandémie de covid-19, a même incité certains à passer à l'action : cette semaine, un couple a été arrêté en lien avec l'incendie de sept tours cellulaires dans la région de Montréal.

D'autres croient dur comme fer que la 5G a un impact négatif sur la santé, même si rien n'a été prouvé à ce sujet : une pétition pour dire « non merci » à la 5G à Rimouski assure que « nos corps baigneront dans un smog électromagnétique puissant et constant […] sans aucun endroit possible pour en échapper, peu importe les malaises ou symptômes, désordres physiques ou mentaux que ces ondes pourraient occasionner dans nos vies ». Nous n'avons pas été surpris de découvrir des propos anti-vaccins ou des théories du complot impliquant Bill Gates sur la page Facebook d'un des auteurs de cette pétition…

Une technologie très gourmande

Pour mieux comprendre les enjeux, allons plutôt voir du côté des scientifiques : avec la multiplication des objets connectés, « on va avoir 500 ou 1000 fois plus d'utilisateurs par kilomètre carré », prédit Paul Fortier, professeur au département de génie électrique et de génie informatique de l'Université Laval. La 5G va donc nécessiter beaucoup plus d'antennes que la 4G, d'autant plus qu'elle utilise « des ondes qui se propagent à des fréquences plus élevées, qui ont une moins grande portée », toujours selon le professeur Fortier.

Figure montante du mouvement écologiste, l'astrophysicien français Aurélien Barrau explique qu'avec la multiplication des antennes, la consommation d'énergie des opérateurs téléphoniques va être multipliée par trois en quelques années. Il faudra aussi extraire des matériaux pour construire ces antennes, tandis que la population se dotera de nouveaux téléphones pour accéder à cette technologie. De plus, les ondes 5G pourraient interférer avec celles des satellites utilisés par les services météorologiques, perturbant ainsi leurs prévisions.

Mais dans une région comme le Bas-Saint-Laurent, le principal défaut de la 5G est certainement à aller chercher du côté de la fracture numérique, c'est-à-dire de la disparité d'accès à la technologie selon l'endroit où on se trouve sur le territoire. Si la 5G n'est pas encore arrivée à Rimouski, ainsi que l'a confirmé le maire Marc Parent lundi 4 mai, elle ne devrait pas trop tarder. Dans les villages isolés des MRC des Basques ou du Témiscouata, c'est une autre histoire. « Dans un pays pourtant dense et peu étendu comme les Pays-Bas, 75% des coûts du réseau seraient nécessaires pour couvrir les zones les moins denses regroupant 30% de la population », écrit Hugues Ferreboeuf, directeur du projet « sobriété » au Shift Project, un groupe de réflexion sur la transition énergétique basé à Paris. On imagine sans peine qu'au Canada, la situation serait encore pire. 

De nouvelles inégalités numériques 

« Les compagnies regardent combien chaque tour rapporte, explique Paul Fortier. En ville, en général, elles sont toutes rentables. C'est quand on commence à s'éloigner que les questions se posent : est-ce que je rajoute une tour si seulement trois personnes vont l'utiliser dans le mois? » Pour avoir une idée de réponse, il suffit de regarder la situation actuelle : en 2020, plusieurs zones du Bas-Saint-Laurent n'ont toujours pas accès au cellulaire. À Saint-Mathieu-de-Rioux, si une nouvelle tour a bien été construite cette année, l'arrivée du signal a été retardée par la covid-19. Puisque le village ne dispose pas de l'internet haute vitesse, cela pose des problèmes à la population en cette période où le télétravail est roi.

L'an dernier, des bornes d'accès à un signal wi-fi ont été installées dans 19 municipalités du Bas-Saint-Laurent (dont 11 au Témiscouata). Les résidents doivent se rendre à moins de 30 mètres de celles-ci pour passer des appels ou envoyer des textos. La MRC de Témiscouata calcule que construire un réseau de tours pour offrir une couverture cellulaire à tout son territoire coûterait 10 millions $. Si les opérateurs téléphoniques n'ont pas investi cette somme pour la 4G, il est peu probable qu'ils le fassent pour la 5G – en tout cas, pas avant de longues années.

Certains penseront que ces villages seront chanceux d'échapper à la 5G, qui provoquera à coup sûr une accélération de nos modes de vie et de notre dépendance à internet. Mais le risque de voir exploser les inégalités est bien réel : d'un côté, des villes ultra-modernes qui verront affluer les investissements liés aux nouvelles technologies et se doteront de gadgets comme des « lampadaires intelligents ». De l'autre, des campagnes qui, ne répondant pas aux nouveaux standards technologiques, seront limitées dans leur capacité à attirer des nouveaux résidents…

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