Le sourire du chat

Le sourire du chat

11 mai 2020 par 

Mon âme est comme un orchestre caché ; 

je ne sais pas quels instruments résonnent

et jouent en moi […]

— Fernando Pessoa

Lewis Carroll a inventé un chat qui peut disparaître en ne laissant que son sourire. Voilà qui est à peine plus invraisemblable qu’un organisme à la fois vivant et non vivant, capable de voyager incognito et d’envahir la planète. Notre microbiote intestinal, cette communauté de micro-organismes qui contient 150 fois plus de gènes que le génome humain, est susceptible de modifier notre santé et même notre état d’esprit. Dès lors, si l’humain est une sorte de colonie ambulante, comment peut-on se croire un être unique, guidé par la raison et le libre arbitre? La conscience exige un effort du soi, voire un sursaut.

Au tout début du confinement, j’ai entendu à la radio une question triviale et néanmoins éclairante : une partie de hockey sans spectateurs était-ce encore du hockey? Non, disaient les analystes. Si la foule constitue le septième joueur, comment se justifie alors le coût exorbitant des billets? Une belle illustration de l’idéologie du profit maximal : les gros dépendent de nombreux petits, mais en font peu de cas. Au premier chef, les banques qui piègent souvent leurs clients avec des marges de crédit en forme de casier à homard; malgré certaines offres, bienveillantes en apparence, elles ne feront pas de cadeaux. Quelle que soit la situation, le système financier fera tout en son possible pour assurer son homéostasie. Hélas.

La COVID-19 révèle la fragilité de l’espèce humaine, le constat est brutal. L’effet à long terme? Nul ne sait. La mondialisation ultralibérale a créé des mégapoles construites comme des poulaillers industriels interconnectés et a engendré un vaste réseau de dépendances dans l’approvisionnement. On est en train de comprendre que la délocalisation entraîne des pertes d’expertises et que nos besoins essentiels devraient autant que possible être couverts localement. On mesure l’importance d’un système de santé universel bien organisé et le rôle protecteur d’un filet social, victime depuis des décennies d’attaques néolibérales. On découvre aussi que les conditions de vie lamentables dans certains mouroirs appelés CHSLD ont longtemps été ignorées parce que des Ponce Pilate s’en sont lavé les mains. Il faut sortir de cette vision hospitalière centralisatrice pour se centrer sur la communauté, retrouver le sens premier de « prendre soin », réinvestir en santé publique, privilégier la prévention et les soins à domicile. C’est bien beau les mégaétablissements et l’équipement sophistiqué pour traiter la maladie, mais pour mourir dans la dignité, il faut commencer par vivre dans la dignité. La dignité est affaire de culture : du latin cultus « soins ». Sans culture, l’humanité n’a plus de sens.

Omniprésents dans les mers, sur terre et en nous, les virus ont joué un rôle important dès le début de la vie terrestre. Le SARS-CoV-2 a possiblement l’effet d’induire une diapause. Pour l’instant, cela se conjugue sur un mode tragique : il y a des morts, de la souffrance, des éclopés, du désarroi. Il y a aussi du courage, du dévouement et de la solidarité. La COVID-19 est peut-être en train de moduler notre vision du monde, elle ne réussira pas cependant à éradiquer ni la cupidité ni la bêtise humaine. Le comportement ubuesque du président américain défie l’entendement; la démesure de Xi Jinping est dangereuse. À l’international, passer de l’influence américaine à la chinoise serait tomber de Charybde en Scylla. Si cette crise ne réussit pas à montrer que la vie est plus précieuse que l’argent et le pouvoir, d’autres catastrophes suivront. A-t-on envie d’expérimenter ce que la fonte du pergélisol nous réserve comme surprises?

Le monde entre en zone de turbulences et nous sommes aux premières loges pour observer un point de bascule de l’histoire. Il faut surtout garder en tête que nous sommes nombreux à vouloir changer le scénario dicté par la haute finance pour un récit de vie saine sur une planète saine. Au lieu de craindre le pire, occupons-nous à imaginer un meilleur temps en pensant au Candide de Voltaire : vivre modestement, cultiver son jardin. Cela dit, prendre conscience, corps et âme, que la santé de chaque individu dépend de la santé de tous et de celle de la planète, ce sursaut de conscience planétaire vital, requiert du temps, alors patience… Lorsque nous serons libres à nouveau de nous réunir, j’imagine une sorte d’euphorie et sur les lèvres, comme un sourire de bouddha. 

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