Notre blancheur comme artistes au discours engagé

La politique du retrait (ou l’écologie humaine)

Notre blancheur comme artistes au discours engagé

4 avril 2020 par 

Je me revois encore il y a quelques années, fraîchement graduée de l’École Supérieure de Théâtre de l’UQÀM, j’étais dans un café avec une amie comédienne qui me parlait de ses opportunités et « non opportunités » à cause de sa distribution « ethnicité ».  Je me rappelle avoir eu un vertige ; j’ai presque hyperventilé et je me suis à me demander « où est ma place ? Est-ce que c’est correct de vouloir me réaliser comme artiste, comme blanche ? ». C’était la fin de l’hiver, mais ce vent de panique qui m’envahissait semblait aller au-delà d’une simple anxiété saisonnière ; je sentais un inconfort.

Je fais partie du bassin de population descendante de la colonie française avec quelques mélanges ethniques quelque part dans ma descendance lointaine. Bref, je suis Euro-québécoise, Canadienne française, blanche.

Dans le milieu du théâtre, on entend souvent parler d’un mythe avec un grand M, le grand M assumant que cela fait référence aux mythes grecs. Il y a eu un temps où j’ai adhéré à cette idée aussi. Comme si ces mythes devaient être considérés d’emblée comme universels. Comme si ces mythes avaient pris racine sur l’ile de la Tortue. Il y a quelques années, les oreilles ont commencé à me siller. Les territoires sur lesquelles mes ancêtres colons des derniers siècles ont vécu semblaient parler une langue et des narratives que je ne connaissais pas. Ma famille a vécu plusieurs générations près de la forêt, en Mauricie (territoire des Atikamekw) et en Gaspésie (territoire Mi’kmaq). Dans ma démarche comme artiste, j’ai donné une place à cette nature en plaçant toujours l’individu dans un écosystème.  Après des recherches à tâtons depuis les dernières années, un mot s’est trouvé un jour dans l’œil de la tempête qui s’opérait en moi: décolonisation.

Quand j’ai nommé cette volonté d’entamer un processus de décolonisation de ma pensée, j’ai eu l’impression d’être Néo dans le film La Matrice qui a le choix entre la pilule bleue qui te fait dormir et la pilule rouge qui te sort de la matrice. J’ai choisi la pilule rouge. Mon réveil (qui continue) a été tout sauf confortable. Quand j’ai commencé à avoir un peu plus un aperçu de la structure colonial (et en tant que personne privilégiée je n’en verrai jamais l’entièreté), j’ai ressenti un profond déséquilibre: bien que je me considérais ouverte et suis entourée de personnes considérées comme traditionnellement marginalisées dans notre société (je parle ici raciale, identitaire et genres), la voie royale par laquelle je naviguais depuis mon enfance trouvait son fondement dans l’héritage colonialiste et la suprématie blanche. Tout d’un coup, mes souvenirs d’enfance, mes mémoires et les territoires de mes ancêtres des dernières générations n’avaient plus la même couleur. La terre semblait se dérober de sous mes pieds.  « Pourtant, j’ai commencé à aller dans des manifestations à l’âge de 14 ans pour appuyer des causes sociales et environnementales. » Me disais-je…Apparemment, le silo dans lequel j’évoluais demeurait une voie majoritairement blanche. Maintenant que je voyais un peu plus cette structure, comment pouvais-je limiter les dégâts ? Comment essayer de ne plus renforcer cette structure, comment s’en retirer et comment éventuellement participer à la défaire ? Quelque chose me disait : Back up. Just…Back up.

Il y a quelques années, je déménageais à Whitehorse, au Yukon. Je vis, joue, apprends, travaille, ris et pleure sur le territoire traditionnel de la nation Kwanlin Dün et du conseil Ta'an Kwäch'än. Un des endroits au pays où la croissance démographique explose le plus dans les dernières années. J’adore y vivre. J’avais aussi une image romantisée de mon arrivée au Yukon. Je projetais aussi mon fantasme blanc sur cette terre. J’ai colonisé le nord dans la quête de me décoloniser. Une série d’événements et de rencontres m’ont amené à travailler pour le gouvernement de la nation Kwanlin Dün et aussi pour la nation Tagish  (gouvernement de la nation Tagish). Quand j’ai commencé à travailler pour ces deux nations,  j’en ai appris un peu plus sur les autogouvernements au Yukon.

 Quand on entend actuellement « Land Back » dans les revendications des droits des premières nations, bien ici, il y a 11 nations sur 14 en autogouvernance . Bien qu’il reste du chemin à faire, plusieurs projets et décisions environnementaux majeurs ont été initiés ici par ces autogouvernements, je pense notamment à la déclaration de l’état d’urgence au réchauffement climatique à l’échelle du territoire, aux plans de l’arctique pour la protection du caribou de la Porcupine…même si la majorité des nations ici sont en autogouvernance, les dégâts du colonialisme sont toujours là. C’est complexe et il ne faut pas romancer ou idéaliser. Je suis une témoin extérieure de cette résurgence. Mais quand je vois ce qui se passe ici avec l’autogouvernance, je ne peux que saluer cette détermination et reconnaître que j’ai beaucoup à apprendre.

J’adresse ceci à nous, de la descendance francophone non autochtone (surtout nous, privilégiées blancs) de plusieurs générations : si nous pouvons parler français aujourd’hui, c’est que nos ancêtres et nos familles ont résisté et se sont battus. Mais si nous parlons français aujourd’hui (et d’autres langues) mais aucune langue autochtone sur l’île de la Tortue, c’est que nous avons opprimé et continuons de dominer. Cette énergie, cette capacité que nous avons de nous rassembler, de lutter, de revendiquer, de se battre, serait-il juste aujourd’hui de la mettre au service de la reconnaissance des droits des nations autochtones?  Nous sommes dans une époque où on parle beaucoup d’éco anxiété, des enjeux du changement climatique et de l’environnement…mais au fond, l’origine de la pollution et de la surconsommation sur l’île de la Tortue ne prend-elle pas racine dans un contexte de colonisation ? Si nous sommes l’espèce envahissante, militer pour les enjeux reliés à l’environnement en ignorant les voix des premières nations qui ont une connaissance ancestrale de leur territoire, n’est-ce pas renforcer notre position de privilège ?  Même durant cette crise de COVID-19, il semblerait que le pays entier est en quarantaine…excepté les services essentiels…et les travailleurs continuent d'entrer en territoire Wet’suwent’ en pour poursuivre la construction du pipeline, mettant à risque la communauté.

En septembre dernier le pays tout entier a été ému devant le discours émotif de Greta Thunberg alors qu’une année plus tôt, Autumn Peltier, une Anishinaabe-kwe de la nation Wikwemikong livrait le 22 mars 2018 à l’âge de 13 ans livrait un message aux Nations Unies pour demander de protéger l’eau. Parce que oui, encore aujourd’hui, environ une soixantaine de communautés autochtones au pays n’ont pas d’eau potable. Sommes-nous seulement touchées lorsque les émotions nous sont transmises à travers des conventions et codes que « nous » , d’ascendance majoritairement européenne, avons déterminé comme étant « émouvants » ? Est-ce que le visage des personnes militantes doit être absolument blanc pour réussir à soulever notre nation ? Greta, elle fait un beau travail. Elle a demandé à plusieurs reprises à ses fans et au média de se tourner vers d’autres leaders, moins écoutées.

J’aurai beau être en colère, ma rage demeurera toujours la rage d’une privilégiée. Cette rage blanche, je la vois beaucoup au premier front. Sachons reconnaître quand c’est le moment de nous mettre en scène ou quand c’est le moment d’éclairer cette scène au lieu d’en occuper le centre. Sachons briller par notre retrait ou notre absence au front.

Aujourd’hui, savoir quand c’est le moment de se retirer ou de reconnaître que notre position doit changer, deviennent des qualités très respectables. Nous pouvons faire ça. Pour une meilleure balance, une meilleure cohabitation et pour tendre vers une réconciliation. Petite réflexion pendant COVID-19 : Apprendre à se retirer un peu…des fois. L’écologie humaine s’en portera bien. 



 

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